Les versements aux familles à l’étranger demeurent élevés malgré la pandémie

Edeline Agoncillo envoie chaque mois une portion pouvant aller jusqu’à 1400 $ de son salaire pour sa famille aux Philippines et ne garde que quelques centaines de dollars pour elle, même pendant la pandémie de COVID-19.

Le versement que fait systématiquement Edeline Agoncillo provient généralement de son salaire pour faire l’entretien de maisons à Edmonton. Elle soutient ses parents âgés, sa fille, son fils et l’enfant de celui-ci.

Au début de la pandémie, alors que le travail se faisait plus rare, elle a puisé dans la Prestation canadienne d’urgence (PCU) du gouvernement fédéral de 500 $ par semaine pour subvenir à ses besoins, mais aussi pour subvenir à ceux de sa famille de l’autre côté du Pacifique.

«Ils doivent manger tous les jours; les médicaments de mes parents doivent leur arriver chaque jour, et personne d’autre ne leur envoie de l’argent», a déclaré Edeline Agoncillo.

La famille Agoncillo ressemble à beaucoup d’autres aux Philippines, où un ménage sur 10 dépend d’un parent à l’étranger. Les envois de fonds représentent une part importante de l’économie mondiale, ayant dépassé les investissements directs étrangers dans les pays à revenu faible ou intermédiaire pour la première fois l’année dernière.

Mais la pandémie a frappé et la Banque mondiale a fait une sombre prédiction en avril selon laquelle ces transferts chuteraient de 20% cette année à cause de la COVID-19.

Les migrants donnent souvent plus lorsque leur pays d’origine est en crise. Mais avec la pandémie qui secoue les économies partout, les économistes s’attendaient à ce que le flux d’argent ralentisse. Au départ, c’était le cas, mais les envois de fonds ont retrouvé des niveaux habituels au milieu de l’année.

Les gens gagnent peut-être moins, mais ils envoient toujours de l’argent chez eux.

«Nous n’avons pas vraiment le choix», a déclaré Marjorie Villefranche, directrice générale de la Maison d’Haïti à Montréal, décrivant la responsabilité de la diaspora de renvoyer de l’argent en Haïti, l’un des pays les plus pauvres du monde.

Edeline Agoncillo avait peur de travailler lorsque la pandémie a éclaté et des familles ne voulaient pas qu’elle fasse l’entretien de leurs maisons. Désormais, quand elle travaille, elle demande à ses clients leurs bouteilles vides consignées pour gagner 30 $ à 40 $ de plus par semaine.

Elle envoie à ses parents environ 30% de plus chaque mois depuis mars, car l’une de ses sœurs, sans emploi à Dubaï, ne peut plus apporter son aide. Edeline Agoncillo peut se débrouiller, car elle vit avec deux autres personnes et elle dépense le moins possible pour elle-même.

«Je suis très démunie», dit-elle. Elle demande seulement que sa famille prie pour elle en retour.

Des besoins plus pressants à l’étranger

Les envois de fonds provenant du Canada se sont élevés à plus de 36 milliards de dollars en 2018, selon les données compilées par la Plateforme canadienne de développement international. Selon les recherches de Statistique Canada, quatre résidents canadiens sur dix nés dans un pays en développement soutiennent des êtres chers à l’étranger.

La pression pour envoyer de l’argent a augmenté pendant la pandémie, tandis que des gouvernements à travers le monde imposent des confinements, et que beaucoup de ces pays n’ont pas les programmes de secours d’urgence offerts par les pays riches comme le Canada.

Les revenus canadiens ont également chuté, mettant dans une situation difficile ceux qui aident des proches à l’étranger.

Certains migrants puisent dans de maigres économies pour trouver de l’argent, a souligné Ethel Tungohan, professeure qui étudie la main-d’œuvre migrante à l’Université York à Toronto. Ces versements ne sont «pas seulement une contribution économique, mais un signe d’amour et d’attention», a déclaré Mme Tungohan.

Les minorités visibles sont les principaux contributeurs, selon les données du gouvernement, même si elles ont été davantage touchées par le chômage à cause de la COVID-19 que les autres Canadiens. L’Enquête sur la population active d’août a révélé qu’environ un tiers des familles philippines et latino-américaines, ainsi que plus d’un ménage noir sur quatre, éprouvaient des difficultés financières.

Le soutien financier du gouvernement a également joué un rôle dans le maintien des envois de fonds. La Prestation canadienne d’urgence a été une bouée de sauvetage pour Edeline Agoncillo, et donc pour sa famille aux Philippines, pendant cinq mois.

La communauté haïtienne a également bénéficié du soutien du gouvernement. Haïti dépend de sa diaspora: les envois de fonds en 2019 représentaient 37% du produit intérieur brut du pays. Le Canada constitue la troisième source de financement en importance.

Les programmes fédéraux de lutte contre la pandémie ont allégé la pression sur les Canadiens d’origine haïtienne, a déclaré Marjorie Villefranche.

Tous les travailleurs migrants ne sont pas éligibles au soutien du gouvernement. Marco Luciano, directeur de Migrante Alberta, une organisation philippine de défense des migrants, souligne que les migrants sans papiers ne peuvent pas accéder aux prestations fédérales et plusieurs ont trouvé des emplois supplémentaires.

«Ils avaient deux emplois. Maintenant, ils ont trois emplois. Et beaucoup sont des emplois instables en raison du confinement», a déclaré Marco Luciano.

Grâce aux efforts des migrants, les Philippines et Haïti n’ont enregistré que de modestes baisses des transferts d’argent. Les Philippines, qui ont reçu 1,35 milliard de dollars du Canada en 2019, ont signalé une baisse de seulement 6,6% entre janvier et août. Les envois de fonds ont rebondi en juin.

Les données sont similaires pour Haïti. Les transferts du Canada n’ont diminué que de 4% pendant la pandémie, selon l’économiste Manuel Orozco de Creative Associates International, une organisation de développement international établie à Washington.

Edeline Agoncillo a demandé plus d’heures à son employeur lorsque la PCU a pris fin en septembre. Mais ensuite, elle a été exposée à la COVID-19 lors de l’entretien de la maison d’un client qui a ensuite été déclaré positif. Ses résultats se sont révélés négatifs, mais selon les directives de santé publique de l’Alberta, elle a dû s’absenter du travail pendant 14 jours.

Edeline Agoncillo affirme que l’expérience a été stressante. «J’ai besoin de mon travail. J’ai besoin de mon travail», a-t-elle répété.

Bryony Lau est une chercheuse indépendante sur les conflits en Asie du Sud-Est. Elle est présentement boursière en journalisme international à l’Université de Toronto.

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