L’Estrie au coeur de la stratégie canadienne de protection contre de futurs virus

SHERBROOKE, Qc — Dès le début de la pandémie de COVID-19, l’an dernier, le Canada a réalisé sa vulnérabilité en matière de biofabrication. L’incapacité à développer, puis à produire localement des vaccins à grande échelle a pris de court le gouvernement qui a entrepris de remédier au problème et la solution passe notamment par l’Estrie.

Tout un écosystème d’entreprises des sciences de la santé s’est créé au fil des ans autour du Centre de recherche du Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke (CHUS) et la biotechnologie y a aussi fait sa niche. De l’élaboration d’une formule à la biofabrication en usine en passant par tout le processus d’essais cliniques, il sera désormais possible de créer des traitements et même des vaccins presque 100 % estriens si de nouveaux virus venaient semer le chaos.

Recherche et développement

Au premier maillon de la chaîne, on retrouve les chercheurs qui innovent en développant de nouvelles technologies pharmaceutiques comme le fait l’équipe d’Immune Biosolutions. La jeune entreprise vient d’ailleurs de se voir accorder une aide du Fonds stratégique pour l’innovation du gouvernement fédéral qui pourrait atteindre jusqu’à 13,44 millions $ selon diverses conditions.

La PME qui loge dans les locaux d’Espace LABz, dans le parc scientifique de Sherbrooke, planche actuellement sur un traitement d’immunothérapie visant à combattre la COVID-19. Ses anticorps produits par bioréacteur seraient efficaces pour aider le corps à lutter contre la maladie causée par le virus du SRAS-CoV-2 et ses principaux variants.

«Lorsqu’on vaccine, on prépare l’armée à recevoir une invasion», décrit le président d’Immune Biosolutions, Frédéric Leduc. Poursuivant dans son analogie guerrière, il ajoute que l’immunothérapie sert de son côté à «donner des armes au corps pour limiter la réplication du virus».

Quand une personne a été vaccinée, elle développe ses propres anticorps pour combattre la maladie, mais cela ne l’empêche pas nécessairement d’être infectée. En cas d’infection, il se peut qu’un délai de quatre à sept jours soit nécessaire au corps pour reconnaître le virus et mobiliser son arsenal de défense. L’immunothérapie sert principalement à combler ce vide d’une semaine en neutralisant le virus jusqu’à ce que le corps prenne la relève. Du même coup, le patient atteint de la COVID-19 devrait éliminer le virus plus rapidement.

Déjà deux traitements semblables sont disponibles sur le marché, dont celui fabriqué par Regeneron, un nom rendu familier puisque c’est l’un des traitements qui a été administré à l’ex-président des États-Unis Donald Trump lorsqu’il a contracté la COVID-19 en pleine campagne électorale l’automne dernier.

Au-delà de la compétition commerciale, c’est davantage la course contre le virus qui intéresse Frédéric Leduc. «Notre course principale est d’arriver avec des anticorps efficaces contre tous les variants. Si on réussit ça, après c’est aux professionnels de la santé de choisir les outils qu’ils veulent utiliser en fonction des données et de la situation locale d’infection», observe le PDG dont l’équipe devrait bientôt passer de 25 employés à un peu plus d’une trentaine. 

Le traitement se trouve actuellement en fin d’études précliniques, où l’on valide son innocuité sur des modèles animaux, en vue d’entreprendre la première phase d’études cliniques chez l’humain d’ici la fin de l’été ou le début de l’automne.

Essais cliniques

Toujours en Estrie, des laboratoires se spécialisent dans la réalisation d’études cliniques respectant rigoureusement les protocoles scientifiques et répondant aux normes internationales établies. C’est le cas, entre autres, de DIEX Recherche dont le siège social est situé à Sherbrooke, mais qui compte aussi des bureaux à Québec, Victoriaville et Joliette.

Depuis le début de la pandémie, l’équipe d’une soixantaine d’employés à temps plein et d’une vingtaine de médecins collaborateurs a contribué aux études du vaccin québécois créé par Medicago, en plus d’aider Immune Biosolutions dans le développement de son immunothérapie en effectuant notamment des prélèvements sanguins chez des patients atteints de la COVID-19.

Concrètement, DIEX Recherche se charge de recruter les participants aux protocoles de recherche, de les informer sur les projets et leurs implications, d’assurer le suivi serré des sujets et de transmettre toutes les données recueillies aux développeurs des produits étudiés.

La présidente et cofondatrice de l’entreprise, Suzie Talbot, déplore que son domaine soit victime d’une stigmatisation alimentée par le cinéma et les médias qui entretiennent cette image d’exploitation de gens pauvres ou d’étudiants comme cobayes. Ironiquement, il semble que la pandémie ait permis de transformer cette perception du public.

«On parle tous les jours de science, de l’importance de la recherche, de vaccination. Pour nous, l’industrie des sciences de la vie en général, ça nous a mis de l’avant, on a une excellente vitrine et depuis un an, ça s’est grandement amélioré», observe l’infirmière de formation qui a cofondé son laboratoire il y a 15 ans.

Pour l’avenir, elle espère que les gouvernements retiendront la leçon que cette industrie est cruciale. «Il va falloir des stratégies et pas seulement à court terme. Il y a des consultations qui ont eu lieu dans le passé, elles doivent se poursuivre et c’est maintenant que nos entreprises ont besoin de ressources pour amener des solutions concrètes, efficaces et plus rapidement», mentionne Suzie Talbot.

Production

Dernière étape de la chaîne, le Canada doit renforcer sa capacité de biofabrication. Immune Biosolutions utilisera une partie des fonds fédéraux qui lui ont été accordés pour agrandir ses installations et se procurer de l’équipement afin d’effectuer elle-même une partie de sa production.

D’autres usines seront aussi appelées à contribuer, dont celles des Laboratoires KABS, qui comptent déjà des installations à Val-des-Sources, en Estrie, et à Saint-Hubert, en Montérégie. La PME d’environ 135 employés cherche à agrandir son équipe d’une quarantaine de nouveaux membres. Elle pilote parallèlement deux chantiers de construction, soit l’érection d’un second lieu de production à Val-des-Sources et l’agrandissement des locaux de Saint-Hubert. 

Les Laboratoires KABS sont spécialisés dans le domaine des anticorps monoclonaux, ce qui fait de l’entreprise un partenaire d’affaires idéal pour le traitement développé par Immune Biosolutions. Ses installations lui permettent aussi de fabriquer des médicaments stériles injectables servant notamment à combattre des maladies auto-immunes ou à traiter des cancers.

Si pour l’instant la production va se concentrer sur la fabrication de traitements, l’entreprise doit se tenir prête à s’adapter rapidement.

«L’entente qu’on a avec le gouvernement fédéral, c’est d’être disponible pour répondre à des urgences épidémiologiques. Si on a besoin de faire des (lots) de vaccins, ce sont les mêmes types de systèmes qui sont utilisés, alors on peut se revirer de bord pour produire un vaccin», explique le président des Laboratoires KABS, Jean-Simon Blais.

Dans le cadre du même fonds stratégique fédéral mentionné précédemment, le fabricant bénéficie d’un prêt remboursable de 55 millions $. L’argent servira à financer ses projets d’expansion et l’achat d’équipement. L’ensemble des investissements devraient atteindre 84 millions $.

De l’avis de M. Blais, il est important de noter que la stratégie canadienne de sécurité en matière d’immunisation doit non seulement s’appuyer sur des infrastructures adéquates, mais aussi sur un savoir-faire qui s’est exilé au fil des ans.

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