L’ex-ministre Lloyd Axworthy s’inquiète un peu du nouveau président Zelensky

OTTAWA — L’ancien ministre canadien des Affaires étrangères Lloyd Axworthy exhorte Ottawa à «ranimer» ses relations avec l’Ukraine, tout en exprimant certaines réserves face au nouveau président de ce pays.

M. Axworthy a dirigé une équipe de 160 observateurs canadiens indépendants qui ont surveillé les deux tours du scrutin présidentiel ayant mené à l’élection du comédien Volodymyr Zelensky, plus tôt cette semaine. L’ancien ministre de Jean Chrétien estime que l’élection d’un nouveau président représente une chance pour le Canada de renforcer son soutien politique et économique à ce pays qui revêt une importance stratégique réelle.

Interrogé par les journalistes mercredi à son retour d’Ukraine, M. Axworthy a quand même évoqué certaines inquiétudes concernant M. Zelensky — dont la seule expérience politique est celle d’interpréter le rôle d’un président ukrainien dans une populaire série télévisée.

Ces inquiétudes sont liées notamment au côté populiste de M. Zelensky et à son refus de parler aux médias pendant la campagne électorale. Certains se demandent par ailleurs si le nouveau président ne cédera pas à la pression de la Russie pour mettre un terme au conflit de cinq ans qui ravage l’est de l’Ukraine.

Des manifestations de rue avaient chassé du pouvoir en 2014 le président Viktor Ianoukovitch, proche de Moscou. La Russie a ensuite envahi et annexé la péninsule de Crimée et soutenu les séparatistes russophones dans les provinces de l’est de l’Ukraine.

«(M. Zelinsky) a dit vouloir trouver dans deux ou trois semaines une solution pacifique aux conflits frontaliers», a déclaré M. Axworthy, qui soutient que certains Ukrainiens sont préoccupés par d’éventuelles concessions de Kiev. «C’est une déclaration assez audacieuse.»

Accès limité à Zelensky

Le Canada s’intéresse depuis longtemps à ce pays d’Europe de l’Est en raison de l’importante diaspora ukrainienne installée au Canada. Plus récemment, l’Ukraine s’est trouvée au beau milieu d’un bras de fer entre l’Europe et l’OTAN, d’un côté, et une Russie belliqueuses, sous les commandes du président Vladimir Poutine.

Volodymyr Zelensky, âgé de 41 ans, a facilement battu dimanche le président sortant, Petro Porochenko, obtenant 73 pour cent des voix au deuxième tour de l’élection présidentielle — même si ses politiques et ses positions sont peu connues. Il faut dire que les médias n’ont pas eu vraiment accès au candidat, ce qui signifie que M. Zelensky a pu éviter les questions de fond. Des observateurs internationaux ont conclu que l’élection de M. Zelensky était légitime et résultait d’un vote libre et juste — une analyse que partage M. Axworthy.

L’ex-ministre libéral admet que l’accès difficile des journalistes aux dirigeants devient monnaie courante, notamment aux États-Unis avec le président Donald Trump. Mais il rappelle que son équipe d’observateurs a néanmoins signalé que la tactique utilisée par la campagne de M. Zelensky était préoccupante. «Cela ressemble à ce que nous voyons (aux États-Unis) et ailleurs: des gouvernements qui voient dans la limitation de la liberté de la presse ou de l’accès à la presse un moyen de renforcer leur contrôle.»

Et sans nommer le président Zelensky, M. Axworthy souligne aussi qu’avec des dirigeants soutenus par des mouvements populistes, «il existe toujours un risque qu’ils finissent par essayer de limiter les principes constitutionnels et démocratiques que nous souhaitons tous promouvoir».

Malgré ces préoccupations — ou peut-être à cause d’elles —, M. Axworthy estime qu’Ottawa a une nouvelle occasion de réexaminer ses relations avec l’Ukraine. Cela implique de travailler avec le président Zelensky et sa nouvelle équipe, et de collaborer avec des alliés pour étendre «l’ordre du jour démocratique» avant que le Kremlin, dirigé par M. Poutine, ne tente d’y planter ses griffes.

«Je pense que M. Poutine n’a qu’une ambition fondamentale: déstabiliser l’Ukraine et la ramener dans son giron — surtout éviter à de voir à ses frontières un exemple de système démocratique qui fonctionne», a soutenu M. Axworthy.

En ce qui concerne l’ingérence de la Russie dans le processus électoral en Ukraine, M. Axworthy estime que le Canada devrait y prêter plus d’attention et en tirer des leçons. L’ancien ministre libéral croit qu’on ne devrait pas simplement reprocher à ceux qui s’en inquiètent de «crier au loup».