L’héritage de la tragédie de Swissair: des amitiés aussi durables que la peine

FOX POINT, N.-É. — Des photos d’un enfant aux traits angéliques et d’une jeune femme aux yeux brillants sont posées sur le vieux piano de Bob Conrad. Leur visage souriant tourné vers le site où ce vétéran pêcheur s’est précipité il y a 20 ans, au moment de la tragédie qui venait de se produire en mer, au large de chez lui.

Ces clichés se mélangent avec des photos des deux filles de M. Conrad et des objets souvenirs qu’il a reçus au fil des ans de familles touchées par ses efforts pour récupérer tout ce qu’il a pu le soir où le vol 111 de Swissair a plongé dans la baie St.Margarets, en Nouvelle-Écosse, entraînant 229 personnes dans la mort.

Pour plusieurs, les souvenirs de cette nuit — et l’enquête exhaustive qui a suivi — referont probablement surface alors que les gens se rassembleront, dimanche, pour le 20e anniversaire de l’accident. Un service commémoratif sera organisé au monument situé tout près de la maison de M. Conrad, à Bayswater, où plusieurs des 15 000 restes humains récupérés après l’accident ont été inhumés. Le monument en granit porte aujourd’hui les noms de toutes les victimes et sur l’épitaphe, on peut lire: «Ils appartiennent maintenant au ciel et à la mer».

Pour M. Conrad, les photographies et les objets reçus des proches des victimes sont autant de rappels quotidiens des amitiés forgées depuis la tragédie aérienne — et de la joie inespérée qui peut naître de telles souffrances.

«Vous savez, cet événement a été extrêmement important à l’époque, et ce l’est encore aujourd’hui; et c’est une chose merveilleuse que nous ayons pu maintenir des liens et développer ces relations», avoue-t-il dans son salon qui donne sur les eaux étincelantes de Fox Point, en Nouvelle-Écosse. «Nous avons noué de merveilleuses amitiés, alors il y a une petite facette brillante qui émerge de la tragédie. Et ce sont des trésors pour nous.»

Ces liens ont commencé à se nouer peu de temps après que le MD-11 soit tombé d’un ciel sans lune le 2 septembre 1998, se brisant en millions de fragments lorsqu’il a heurté le fond de l’Atlantique à environ dix kilomètres de Peggy’s Cove, sur la côte sud de la Nouvelle-Écosse.

M. Conrad, aujourd’hui âgé de 71 ans, somnolait sur son canapé devant la télé, après une longue journée de pêche au thon, quand il a entendu une explosion assourdissante se propager sur la surface de l’eau, en direction du rivage. Peu de temps après, il a commencé à entendre parler d’un possible accident d’avion non loin de sa maison, qui trône au sommet d’une colline. Il a rapidement dit à sa femme Peggy qu’il sortait avec son bateau, s’il pouvait contribuer à ce que plusieurs qualifiaient alors d’opération de recherche et sauvetage.

Une marée de restes humains

Appareillant depuis un quai voisin, M. Conrad se dirigea vers la lueur orangée des fusées éclairantes qui illuminaient le secteur où s’était abîmé l’appareil, par une nuit misérable et pluvieuse. Seul à bord de son bateau, il entend à la radio les conversations de collègues qui étaient déjà confrontés à une marée inimaginable de débris, de vêtements et de restes humains. Il se retrouva bientôt au milieu d’une mer de débris si pulvérisés qu’il a compris alors que personne n’aurait pu survivre.

L’un des premiers objets que M. Conrad a essayé de prendre à bord était une valise gorgée d’eau qui était trop lourde pour qu’il parvienne à la remonter. Il l’abandonna, mais utilisa sa gaffe pour harponner une veste qui sortait de la valise. Il la remit à la police et n’y pensa plus vraiment jusqu’à ce qu’il rencontre Nancy White, qui s’est rendue chez lui avec Janet et David Wilkins, qui ont perdu leur fils de 19 ans, Monte, dans l’accident.

M. Conrad a alors appris que la fille adolescente de Mme White avait emporté sa veste en daim avant de monter à bord du vol 111 pour se rendre en Suisse étudier la pâtisserie. «Elle a su que c’était (la veste) de sa fille et, bien sûr, ce genre de liens est extrêmement important pour les personnes confrontées à une telle perte, a expliqué M. Conrad à propos de la jeune Rowenna Lee, l’adolescente pleine de vie dont la photo trône sur le piano.

«Nous avons découvert très rapidement que les proches des victimes voulaient connaître tous les détails possibles de l’événement. Nous avons donc pu les rencontrer et passer du bon temps avec eux, et nous avons noué des amitiés qui ont résisté au temps.»

Il repêche un bébé

Ces relations se sont étendues également à la famille de Robert Martin Maillet, le bambin aux yeux bruns de 14 mois mort avec ses parents Karen Domingue Maillet et Denis Maillet, âgés de 37 ans, de Baton Rouge, en Louisiane. M. Conrad a repéré le corps du bébé dans la mer de débris, quand sa lampe s’est arrêtée sur ce qu’il a tout d’abord cru être une poupée d’enfant.

«Je l’ai amené à bord et j’ai découvert par la suite qu’il portait le même nom que moi — Robert. Alors, je me suis occupé du corps et je l’ai enveloppé dans une couverture, raconte le pêcheur d’une voix douce, en jetant un coup d’oeil à la photo du petit. Ses grands-parents ont ensuite effectué une visite émouvante chez les Conrad, et ils sont toujours en contact avec lui. «C’était très important pour eux de simplement prendre les mains qui avaient tenu leur petit-fils pour la dernière fois.»

Les émotions ont trouvé un écho semblable dans les communautés qui parsèment le littoral accidenté de la baie St.Margarets. Ce soir-là, des dizaines de pêcheurs se sont précipités vers leur bateau dans une vaine tentative de trouver des survivants, tandis que les résidants ont passé les jours suivants à ratisser le pittoresque rivage à la recherche de débris.

Scott Hubley rentrait tout juste de la pêche quand ont commencé à circuler les nouvelles évoquant un possible accident d’avion — quelque part au large de Peggy’s Cove, près de l’endroit où il pêchait le maquereau, le flétan et le homard. Il enfila ses bottes à toute vitesse, sans chaussettes, et se dirigea vers la maison de son père pour qu’ils puissent ensemble commencer à rechercher des survivants.

«C’était une vilaine nuit noire, se souvient-il. Nous avons commencé à récupérer des bagages, des vêtements, des plateaux de nourriture — tout ce qui se trouve dans un avion. Et puis, c’est devenu plus horrible: des choses que vous n’avez jamais vues auparavant — mais vous savez ce que c’est…»

M. Hubley, âgé de 49 ans, ne pense pas souvent à l’accident, mais il assure que les souvenirs de cette nuit restent vifs et reviennent «de temps en temps», en particulier chez son père âgé.

Incendie d’origine électrique

Les rappels de l’accident sont d’ailleurs inévitables pour de nombreuses personnes dans cette région dont le ciel sert de superautoroute aux avions qui épousent les côtes de la Nouvelle-Écosse avant de traverser l’Atlantique pour gagner l’Europe. Le vol 111 suivait ce populaire itinéraire après être parti de New York à destination de Genève à 20 h 18, avec le commandant de bord Urs Zimmerman et son copilote Stephan Loew. L’avion a commencé à se diriger vers le nord, mais environ 52 minutes après le décollage, M. Loew a détecté une odeur de fumée dans le poste de pilotage.

Les deux hommes ont entamé une descente pendant qu’un incendie d’origine électrique se propageait dans le plafond au-dessus d’eux, et qu’ils peinaient à ramener l’avion au sol quelque part. À seulement 31 kilomètres de l’aéroport international de Halifax, le commandant Zimmerman a ramené l’appareil au-dessus de l’océan pour délester du carburant avant de tenter une approche finale.

Accablé par une défaillance des systèmes, l’avion s’est abîmé dans l’océan à 560 kilomètres/heure, à 22 h 31, tuant instantanément les 215 passagers et 14 membres d’équipage. Les enquêteurs ont conclu en 2003 que l’incendie s’était déclaré quand un arc électrique — provenant du revêtement corrodé d’un fil — a allumé une couche d’isolant inflammable dans le plafond.

Des sorties funéraires en mer

Un autre monument commémoratif, à Whalesback, se dresse près du lieu de l’accident et du phare emblématique de Peggy’s Cove, qui était devenu le quartier général de la police, du Bureau de la sécurité des transports du Canada et des militaires dans les jours qui ont suivi l’accident.

John Campbell, qui vit à Peggy’s Cove et possède le restaurant Sou’Wester, a vu sa communauté envahie par des fonctionnaires, des membres de familles en deuil et des journalistes immédiatement après l’accident. Son restaurant a été fermé pendant plus de cinq jours quand il est devenu une sorte de poste de commandement pour les autorités qui orchestraient les opérations de secours puis l’enquête. Le quai fédéral devant sa fenêtre est devenu une morgue de fortune pour les équipages qui ramenaient des restes et des débris.

M. Campbell a également constaté de visu l’impact dévastateur de l’accident, après avoir passé des heures en mer à ramasser des débris — ce dont il n’est toujours pas à l’aise de discuter. Mais pour lui, l’impact immédiat de l’accident ne s’est pas terminé lorsque les équipes de télévision et les enquêteurs sont repartis. Pendant des années, il a transporté des proches jusqu’au site de l’accident pour répandre des cendres de victimes. Ces douloureuses expéditions ont finalement eu raison de cet homme affable, qui a fini par vendre son bateau et mettre fin à ces voyages funéraires, après une rencontre mémorable avec une femme qui avait perdu son fiancé dans l’accident.

«Elle a eu un commentaire du genre: « Je ne suis pas sûre que ça vaille la peine de continuer », et je ne l’oublierai jamais, parce que j’ai eu peur qu’elle ne veuille pas simplement se rendre sur le site, explique-t-il à l’ombre du phare blanc et rouge de la baie. Je me suis dit: « Je ne suis pas équipé pour faire face à ça » (…) Alors, après cinq ans à emmener les familles sur le site, j’ai décidé de me retirer de la navigation.»

Pourtant, d’autres, comme M. Conrad, ont pu puiser de la lumière dans la catastrophe de Swissair — et les relations durables qu’elle a engendrées. La famille Wilkins devait arriver chez lui depuis la Californie cette semaine pour un pèlerinage régulier — et pour souligner le 20e anniversaire de la tragédie. M. Conrad rayonne à la perspective de leur prochaine rencontre — et devant ces liens créés par une tragédie qui lui a appris de précieuses leçons.

«Cela m’a permis de mieux comprendre ce qui est vraiment important dans la vie, dit-il. Cela rend la vie que vous vivez, surtout en vieillissant, tellement plus précieuse et significative. C’était il y a 20 ans, mais ça ne cesse de s’améliorer. Ces relations ne s’éteignent pas, elles ne font que se renforcer.»

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