Les médecins en CHSLD peu écoutés durant la première vague de COVID-19

MONTRÉAL — Une semaine, 185 patients, une seule médecin. C’est l’expérience vécue par la Dre Isabelle Julien au CHSLD montréalais Yvon-Brunet au début du mois d’avril 2020, alors que nombre de ses collègues étaient malades. Son témoignage jeudi a eu lieu dans le cadre de l’enquête publique de la coroner Géhane Kamel, sur les décès de personnes âgées et vulnérables en CHSLD lors de la première vague de COVID-19.

Seule médecin présente dans tout l’établissement pendant la première semaine d’avril, elle s’est «promenée comme une balle de ping-pong» pour prodiguer des soins, alors que la maladie se propageait à la vitesse de l’éclair. «Le 4 avril, on avait neuf patients» atteints du coronavirus, s’est-elle souvenue. Deux jours plus tard, «il y en avait 46». Deux jours de plus et ils étaient «64 patients positifs et déjà cinq décès».

Parmi les 17 CHSLD du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, Yvon-Brunet a été le plus durement touché durant la première vague, avec  un total de 120 résidants infectés. De ce nombre, 73 en sont morts.

Malgré les efforts du personnel, «il y a des gens qui sont décédés seuls». «Ils ne méritaient pas ça», a affirmé la Dre Julien, ajoutant avoir vécu beaucoup de «colère» et d’«incrédulité» en comprenant qu’un pays comme le Canada «n’a pas été capable d’éviter ça».

Géant bureaucratique

«C’est gros, un CIUSSS», a souligné la Dre Julien, qui s’est dite peu consultée dans la prise de décisions administratives, malgré son expertise et sa connaissance du terrain. «Il y a une culture de hiérarchisation qui est quand même très forte», a-t-elle expliqué. 

Les CIUSSS ont été créés par le gouvernement libéral en 2015. Ce sont de grands regroupements de divers établissements de santé, mis en place pour centraliser la gestion afin de réduire les coûts. 

Même depuis le début de sa carrière, en 2002, la Dre Julien dit avoir «toujours travaillé avec des collègues qui ont essayé fortement de participer au processus décisionnel et c’est très ardu».

Durant les audiences, elle s’est montrée dubitative par rapport à plusieurs directives qui avaient été imposées lors de la première vague. Notamment, l’interdiction de porter un masque chirurgical lorsque le personnel n’était pas en contact direct avec un résidant infecté, en vigueur jusqu’au 3 avril. «J’ai assisté à des discussions à faire dresser les cheveux sur la tête entre des gestionnaires et des employés qui ont pris l’initiative d’apporter leurs propres masques», s’est-elle remémoré.

La Dre Mélanie Roy, une ophtalmologiste chirurgienne qui s’était portée volontaire pour aider en CHSLD, est arrivée à Yvon-Brunet le 18 avril, bien après que les masques chirurgicaux furent devenus obligatoires. Sur le terrain, en voyant que «beaucoup trop de gens tombaient malades» parmi les employés, elle a soupçonné qu’il y avait de la transmission par voie aérienne et qu’il faudrait donc «des masques de type N95» pour se protéger contre les aérosols.

Durant son témoignage jeudi, elle a déclaré avoir «écrit des lettres» au ministère de la Santé et aux dirigeants du CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal pour tirer la sonnette d’alarme. Elle a affirmé avoir été peu écoutée.

Lorsqu’elle a tenté d’amener son propre N95 au travail, on le lui a refusé, «pour ne pas créer d’injustice». La Dre Roy a attrapé la COVID-19 deux semaines après son arrivée.

Obéir aux ordres

La coordonnatrice chargée d’Yvon-Brunet, Nathalie Séguin, a expliqué que «c’était ça les directives qu’on avait» reçues de la Santé publique. Selon elle, l’autorisation de porter un masque chirurgical en tout temps avait été attendue avec impatience, mais «n’arrivait pas».

Questionnée à ce sujet par la coroner, elle a défendu qu’«être gestionnaire, c’est parfois descendre des consignes pour lesquelles on n’est pas d’accord, c’est ça la loyauté».

«Aujourd’hui, avec le recul, on peut se dire « mon Dieu, qu’est-ce qu’on faisait là? »», a-t-elle ajouté. Mais «la possibilité de réfléchir, d’analyser» était très faible dans le feu de l’action, alors qu’elle dormait «deux heures par jour».

Le contexte de l’enquête

L’enquête de la coroner se penche sur les décès de personnes âgées ou vulnérables survenus dans des milieux d’hébergement au cours de la pandémie de COVID-19, qui comptent pour la moitié des victimes de la première vague. Son objectif n’est pas de désigner un coupable, mais bien de formuler des recommandations pour éviter de futures tragédies.

Six CHSLD et une résidence pour personnes âgées ont été désignés comme échantillon. Un décès est examiné pour chaque établissement.

Les audiences de cette semaine portent sur la mort de M. Ephrem Joseph Grenier, le 12 avril 2020, au CHSLD Yvon-Brunet, à Montréal. Elles reprendront lundi. Dès mardi prochain, l’enquête portera sur le CHSLD Sainte-Dorothée, à Laval. À la toute fin, un volet national sera aussi examiné.

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Cet article a été produit avec l’aide financière des Bourses Facebook et La Presse Canadienne pour les nouvelles.

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