«Mégantic», une télésérie qui pourrait raviver des souvenirs douloureux

MONTRÉAL — La date anniversaire d’un événement traumatisant peut susciter des réactions chez celles et ceux qui l’ont subi. Dix ans après la tragédie de Lac-Mégantic, la santé mentale des personnes touchées de près ou de loin par la pire catastrophe ferroviaire du Canada est toujours un sujet de l’heure. Et la diffusion prochaine de la télésérie «Mégantic» pourrait bien raviver certaines émotions.  

Pendant les cinq années qui ont suivi la tragédie, des enquêtes de santé ont été menées auprès de la population de la MRC du Granit, en Estrie, où s’est produit l’accident ferroviaire qui a coûté la vie à 47 personnes. Le 6 juillet 2013, un train rempli de pétrole brut dévalait une pente en amont de Lac-Mégantic avant de dérailler en plein centre-ville, déclenchant des explosions et un immense incendie. 

En 2018, près de la moitié des adultes de la MRC avaient des manifestations modérées ou sévères de stress post-traumatique.  

«Il y a cette cicatrice-là qui a été laissée au sein de la communauté. Est-ce qu’une partie de la population peut encore avoir des manifestations de stress post-traumatique ? Oui, certainement», explique la docteure Mélissa Généreux. 

Certaines personnes peuvent donc tenter d’éviter des aspects qui leur rappellent le traumatisme initial ou encore hyperréagir, sursauter, avoir des excès d’émotions ou des pensées intrusives, faire des cauchemars. 

Quant au dixième «anniversaire» de la tragédie, c’est «un chiffre clé (qui) peut susciter toute une gamme d’émotions», indique la Dre Généreux, qui est professeure-chercheuse à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke et médecin-conseil à la Direction de santé publique de l’Estrie.  

Dans ce contexte, l’arrivée sur le petit écran d’une fiction inspirée de l’événement et de ses éventuels impacts sur la population de Lac-Mégantic a suscité des interrogations.   

«Est-ce une bonne idée de faire la télésérie ? Pas juste sur une opinion personnelle, mais qu’est-ce que la science en dit», rapporte s’être questionnée la Dre Généreux.  

Dans ses recherches, partant de ce qui existe en prévention du suicide, elle n’a finalement pas trouvé de lignes directrices qui disent de ne pas utiliser les images d’une catastrophe.  

La réflexion s’est donc plutôt tournée vers le fait d’accompagner la population.  

La série en huit épisodes d’une heure imaginée par le scénariste Sylvain Guy et les producteurs Alexis Durand-Brault et Sophie Lorain sera disponible sur Club Illico à partir du 9 février. La bande-annonce est quant à elle diffusée sur tout le réseau de TVA depuis lundi.  

C’est donc à peu près évident que les Méganticois, que ce soit par l’intermédiaire des médias traditionnels ou des réseaux sociaux, y soient exposés, selon la Dre Généreux.  

L’équipe de proximité de Lac-Mégantic, un groupe d’intervenantes du CIUSSS de l’Estrie présentes sur le terrain, a donc œuvré à trouver des solutions pour adoucir et réduire l’impact de cette télésérie sur la communauté, et ce, en collaboration avec l’équipe de production.  

La Dre Généreux, qui a aussi la charge de l’équipe de proximité, souligne d’ailleurs la collaboration avec la production, qui s’est manifestée auprès de la communauté dès les balbutiements du projet télévisuel.  

Les conséquences du visionnement de la bande-annonce ou de la télésérie peuvent être différentes d’une personne à l’autre, selon la médecin. Certains y verront peut-être des aspects trop personnels de ce qu’ils ont vécu ou se sentiront vulnérables, se voyant imposer des images qu’ils n’auraient pas voulu voir, indique-t-elle. 

«Ce type de visionnement qui rappelle des événements difficiles du passé, ce n’est pas toujours juste associé à des effets négatifs, note néanmoins la docteure. (…) Chez certaines personnes, cela peut devenir une source d’information, aider à comprendre, sentir que notre vécu est partagé par d’autres.» 

L’équipe de proximité est donc en mode écoute pour accueillir les réactions que pourront vivre les Méganticois avec le visionnement de la bande-annonce.  

Elle sera d’ailleurs au lancement de la télésérie à Lac-Mégantic le 6 février, où un épisode sera présenté, en présence de l’équipe de production.  

Un événement où les intervenants de la ressource communautaire en santé mentale de Lac-Mégantic L’Ensoleillée comptent aussi être présents.  

«Ça fait plus d’un an (que le tournage de la télésérie a débuté), on a eu quelque temps pour s’y préparer, mais on avait tellement de questions et on en a tellement encore. C’est sûr que ça va raviver des douleurs», indique la directrice de l’organisme, Geneviève Giroux.  

Native de Lac-Mégantic, elle raconte que ses larmes ont coulé en voyant la bande-annonce. 

«La tragédie, ça vient nous chercher, qu’on ait perdu un proche ou qu’on ait perdu notre centre-ville, nos repères ; puis on est une communauté, on se connaît tous», explique celle qui a perdu un ami qui s’est suicidé après la tragédie.  

Du côté de l’organisme, qu’elle définit comme un milieu de vie, des personnes avec des enjeux de santé mentale variés sont accueillies, mais celles avec des problématiques liées à l’accident ferroviaire ne sont pas si fréquentes, dit-elle.  

«Il y en a quelques-uns qui, oui, souffrent encore de craintes, de peurs, des choses qui vont venir raviver leurs émotions (…), souligne Mme Giroux. On est dans le centre-ville, on le voit tous les jours, on ne peut pas l’oublier. Même si on était loin, on ne l’oublierait pas non plus.» 

Quant à la télésérie, elle rappelle qu’il est important que les gens se questionnent avant de la visionner — à savoir s’ils ont vraiment envie de l’écouter — et d’en parler, de ne pas rester seuls face à leurs craintes. 

La Dre Généreux souligne quant à elle qu’il ne faut pas se sentir coupable d’être bouleversé, même si on n’était pas présent lors de la tragédie. 

La télésérie «Mégantic» est une fiction qui s’inspire des événements de juillet 2013 à Lac-Mégantic. Chaque épisode porte sur le destin d’une ou de plusieurs victimes.  

En entrevue à l’émission «La Tour» à TVA, lundi, la productrice Sophie Lorain affirmait que la série est un hommage aux gens de Lac-Mégantic, mais qu’elle n’est pas nécessairement pour eux. «Pour que le Québec sache que cette histoire-là, c’est eux, c’est nous aussi», disait-elle.  

Besoin d’aide pour vous ou un proche ? 

– Ligne téléphonique de prévention du suicide: 1 866 APPELLE (1 866 277-3553) 

– Ligne Info-Social du gouvernement du Québec (811) 

– Site d’aide et de prévention (suicide.ca) 

– Centre de prévention du suicide du Québec (cpsquebec.ca) 

– Association québécoise de prévention du suicide (aqps.info) 

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