Michèle Audette, nouvelle sénatrice: «On est fiers de prendre notre place»

MONTRÉAL — «Je suis encore en train de me pincer et à faire wow! C’est réel».

Voilà les premiers mots qu’a prononcés Michèle Audette lorsque rejointe par La Presse Canadienne dans les heures ayant suivi sa nomination au Sénat.

C’est avec beaucoup d’humour qu’elle a raconté avoir passé tous les tests pour être admise à la chambre haute jusqu’à ce qu’elle rencontre un obstacle imprévu: «Au Québec, nous sommes les seuls à devoir être propriétaire d’un bien immobilier d’au moins 4000$. C’est une vieille loi du Sénat», s’esclaffe-t-elle au bout du fil.

Elle s’est donc acheté un petit terrain et a «laissé ça de côté en me disant: j’ai répondu à tous les critères, les entrevues, j’avais fait toutes les étapes, ce qui est assez impressionnant.»

«Quand j’ai vu le communiqué aujourd’hui, je me suis dit: on ne peut plus reculer, là, c’est vrai!»

Faire avancer la cause de l’intérieur

Femme d’action depuis toujours (voir plus bas), elle connaît déjà le Sénat pour y avoir présenté des mémoires et fait des représentations et n’a aucune intention d’aller s’y installer symboliquement: «Cette fois-ci, la paire de mocassins est à l’intérieur. Je n’ai jamais encore vécu l’expérience de l’intérieur, mais mon sentiment le plus sincère, c’est de continuer à amener ce que j’ai toujours porté dans mon sac de portage, la question des femmes autochtones, les familles, l’amélioration des conditions de vie.»

«C’est un endroit où je peux encore continuer à faire avancer ce qu’on nous a demandé comme changements», affirme-t-elle avec force.

Elle place également l’éducation des jeunes Autochtones au coeur de l’action qu’elle entend mener: «Je veux être sûre que mes enfants ne prennent pas nécessairement le même chemin que le mien, mais qu’on leur donne toutes les chances de pouvoir faire les meilleurs choix en matière d’éducation, que ce soit dans la communauté ou à l’extérieur. Ça, pour moi, ça reste un caribou de bataille.»

«On est fiers de prendre notre place»

Elle ne craint pas du tout qu’on l’accuse de perpétuer le colonialisme ou qu’on lui reproche d’être vendue, d’une part parce qu’elle croit pouvoir aider la cause autochtone, mais surtout parce qu’elle a déjà subi la réprobation dans le passé et sait exactement à quoi s’attendre: «Je vais l’avoir (la réprobation), c’est sûr! Je l’ai eue quand j’ai accepté d’être sous-ministre associée. J’ai perdu des gens qui m’étaient chers parce que, pour ces personnes-là, c’était un « sellout », c’était inacceptable, mais je vais connaître d’autres expériences et je m’attends à ça. Je ne m’opposerai pas à ça. Je vais continuer à faire de petits ou de grands changements.» 

«On est fiers de prendre notre place. C’est ça qu’on essaie de démontrer depuis longtemps: qu’on est capables de prendre soin de notre présent et de notre avenir.»

Ce qui ne veut pas dire qu’elle entrevoie un jardin de roses: «Je vais en échapper, je vais manquer ma « shot », je vais avoir de grandes victoires, de grandes frustrations. Ce serait naïf de vous dire: c’est juste « le fun ». Non, ça va être ‘ »tough ». Ça va être déchirant. Tout ça, je le sens. Peut-être que je me trompe, mais si on n’est pas là, on ne peut pas amener cette influence-là, ou cette pédagogie-là ou cette imposition-là, mais si l’on est là, au moins on a la chance de le faire.»

Elle fait valoir que les dossiers autochtones ne se résument pas aux lois qui les touchent directement et que l’utilité d’une présence des Premières Nations en politique peut se faire sentir dans toutes les sphères de l’action gouvernementale: «On peut penser que certaines lois ne touchent pas les Autochtones, mais plus on aura d’Autochtones à l’intérieur du Sénat ou du parlement, plus on aura une lunette transversale beaucoup plus aiguisée ou autodidacte que celle d’un expert spécialisé dans le domaine économique par exemple. Nous, on sera capables de dire: n’oubliez pas telle ou telle chose, ce qu’on n’a pas si l’on n’est pas à l’intérieur des institutions.»

Pensionnats: une obligation de dialogue

Elle est aussi fort consciente que la question autochtone a été propulsée à l’avant-scène avec la découverte de milliers de sépultures anonymes autour des anciens pensionnats pour Autochtones et que d’autres découvertes similaires sont inévitables. Cette vérité dure et crue, selon elle, rend le dialogue nécessaire: «D’une tragédie à l’autre, d’une accumulation à l’autre, il y a une plus grande sensibilisation, avec en plus la technologie qui vient tout corroborer, parce qu’on l’a dit il y a 100 ans, on l’a dit il y a 50 ans et on l’a dit jusqu’en 2015.»

«Quand j’ai commencé à militer à 28 ans (avec Femmes autochtones du Québec), on n’était pas du tout dans le même dialogue. On sortait d’une crise d’Oka. On venait de découvrir qu’il y a plus que deux ou trois nations au Québec (…) Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, le politicien qui veut faire de la politique doit mettre dans la balance une nouvelle forme. Il y a quelque chose qui émerge, la vérité va sortir, une vérité qu’on pouvait peut-être contrôler ou à laquelle on n’avait pas accès à l’époque.»

«Je ne veux pas culpabiliser, mais je veux qu’on apprenne ensemble un pan de l’histoire qui a été caché et comment on peut faire mieux à partir de maintenant.»

Une vie de militantisme

Originaire de Uashat mak Mani-Utenam, née d’un père blanc francophone et d’une mère innue, Michèle Audette a porté la cause autochtone et plus particulièrement celle des femmes autochtones à bout de bras toute sa vie. 

Pour résumer aussi brièvement que possible un parcours aussi riche que le sien, mentionnons qu’elle a été présidente de Femmes autochtones du Québec, puis de Femmes autochtones du Canada; elle a également été sous-ministre associée au Secrétariat à la condition féminine du Québec durant quatre ans; commissaire à l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées de 2016 à 2019, année où elle est devenue adjointe au vice-recteur aux études et aux affaires étudiantes et conseillère principale à la réconciliation et à l’éducation autochtone à l’Université Laval.