Mot en «N»: Radio-Canada s’excuse, mais contestera la décision du CRTC

MONTRÉAL — Inquiète pour l’indépendance journalistique, Radio-Canada contestera la décision du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) concernant l’utilisation du mot commençant par la lettre «N». La société d’État offre tout de même ses excuses au plaignant. 

Radio-Canada a reconnu dans un communiqué transmis mercredi que l’utilisation répétée du mot lors d’une émission radiophonique «a été blessante pour certains auditeurs et employés, bien que cela ait été fait dans un contexte journalistique».

«(…) Nous savons que les mots peuvent blesser et doivent être utilisés avec soin. C’est pourquoi nous présenterons nos excuses à la personne qui a déposé une plainte», peut-on lire dans la déclaration. 

L’organisation médiatique indique qu’elle ajoutera une mise en garde à l’émission pour sa webdiffusion «afin que les auditeurs soient avertis de ce qu’ils pourraient entendre». Radio-Canada annonce également une révision de ses politiques et normes «relatives au langage qui peut être blessant».

«Nous le faisons parce que nous pensons que c’est la bonne chose à faire, et pas parce que le CRTC nous a dit de le faire», spécifie-t-elle. 

Dans sa décision rendue le 29 juin, le CRTC a exigé des excuses publiques de la part de Radio-Canada pour «avoir manqué de respect et de sensibilité» lors d’une chronique diffusée à l’émission «Le 15-18», en août 2020, qui abordait l’ouvrage littéraire de Pierre Vallières publié en 1968.

L’organe de surveillance fédéral concède que le mot n’a pas été prononcé dans le but de discriminer, mais il estime que Radio-Canada «n’a pas mis en place toutes les mesures nécessaires pour atténuer l’impact du « mot en n » sur son auditoire».

«Une grave erreur»

Radio-Canada considère que le CRTC «a outrepassé ses pouvoirs» concernant l’indépendance du diffuseur public. Sa décision représente une menace parce qu’il «tente de se donner le pouvoir de compromettre l’indépendance journalistique».

«Comme l’ont fait remarquer des voix dissidentes au sein même du CRTC, celui-ci n’avait ni l’autorité, ni la juridiction pour rendre cette décision et a, en exerçant son pouvoir discrétionnaire, ignoré la liberté de la presse que garantissent la Charte canadienne des droits et libertés et la Loi sur la radiodiffusion. Il s’agit d’une grave erreur», fait valoir la société d’État. 

Ne pouvant accepter cette «ingérence», Radio-Canada a donc décidé de «faire appel quant au droit juridictionnel du CRTC de prendre des décisions qui devraient relever de nos chefs des nouvelles».

La semaine dernière, des journalistes, chefs d’antenne et animateurs ont cosigné une lettre ouverte publiée par La Presse dans laquelle ils demandaient à la haute direction de «contester vigoureusement» le verdict du CRTC. 

Les signataires affirmaient craindre un effritement des «principes de liberté et d’indépendance» journalistiques ainsi que les «dangers que constituent la censure et l’autocensure». Ils reconnaissaient que le mot en question demeure «chargé», mais «très rarement» prononcé en ondes et que «cela est fait dans un contexte factuel qui n’est ni offensant, insultant ou déshumanisant».

Un débat «extrêmement complexe»

Justin Trudeau a réagi mercredi aux intentions de Radio-Canada de contester le jugement du CRTC. Il a évoqué la nécessité d’avoir des discussions sur la façon de naviguer entre la liberté de la presse et l’utilisation de mots blessants qui ont une «lourdeur historique significative». 

«C’est un débat extrêmement important, mais extrêmement complexe. Oui, nous devons à tout prix toujours protéger, pas seulement la liberté d’expression, mais la capacité des médias à faire leur travail. En même temps, il faut comprendre qu’il y a des mots qui sont extrêmement blessants pour certains, lourds de signification», a déclaré le premier ministre du Canada, lors d’une annonce sur les véhicules électriques, à Kingston, en Ontario. 

Le premier ministre François Legault avait commenté la semaine dernière brièvement la décision du CRTC, en déclarant que les excuses devraient plutôt provenir de l’organe réglementaire. 

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