N-B: une compagnie étudie des solutions pour la coexistence pêcheurs-baleines

MONTRÉAL — Le sort de la baleine noire de l’Atlantique inquiète, et avec raison: il ne resterait plus qu’environ 400 individus à travers le monde, au moins huit d’entre elles sont mortes dans les eaux canadiennes seulement depuis le mois de juin, et quatre autres ont été trouvées empêtrées dans des cordes au cours du dernier mois.

La baleine est aussi inscrite sur la liste des espèces en voie de disparition en vertu de la Loi sur les espèces en péril.

Une lueur d’espoir se profile toutefois à l’horizon.

«L’initiative est venue des associations de pêcheurs de crabe (des neiges), qui se sont dit dès 2017 qu’ils devaient faire quelque chose parce qu’ils ne voulaient pas perdre leur pêche, a expliqué Philippe Cormier, le président de la firme CORBO Génie conseil. Ils se sont sentis directement impliqués.»

L’entreprise de Caraquet, au Nouveau-Brunswick, a donc entrepris non seulement d’identifier et d’évaluer les solutions qui existaient déjà sur le marché, mais aussi de développer des stratégies inédites afin de «permettre la coexistence des pêcheurs et des baleines».

«Les pêcheurs ont vu l’impact que ça avait, a dit M. Cormier. On peut leur donner des torts, mais du côté de l’environnement, ils ne veulent pas détruire l’environnement où ils pêchent.»

Casiers sans bouée

La solution la plus visible, pour le moment, est celle des casiers sans bouée (ou avec corde sur demande, ou «ropeless» en anglais).

Le principe est simple: le casier repose au fond et le capitaine, lors de son arrivée, appuie sur un bouton qui provoque la libération d’une bouée attachée à un câble. L’absence de corde dans la colonne d’eau élimine tout risque d’empêtrement pour les baleines.

Si tout va bien, la bouée apparaît à la surface au bout de 60 ou 90 secondes, permettant aux pêcheurs de remonter le casier de la manière habituelle.

Si tout va bien.

«C’est prometteur, et il y a beaucoup de monde qui demande pourquoi on n’utilise pas ça tout de suite, mais c’est une technologie qui a été développée pour les tests scientifiques qui sont faits au fond de l’eau, donc ce n’est absolument pas adapté présentement à la pêche commerciale, a expliqué M. Cormier. Ce n’est pas viable et le taux de réussite n’est pas encore assez élevé pour qu’on puisse l’implanter à la pêche commerciale.»

Lors de certains essais, la bouée a mis jusqu’à 30 minutes avant d’apparaître, et dans d’autres cas elle n’est jamais remontée. La technologie est donc pour le moment inutilisable par les pêcheurs.

«Il y a encore du travail à faire du côté de la fiabilité des équipements, a dit le président de CORBO Génie conseil. On ne veut pas non plus créer un autre problème, qui est la pêche fantôme et avoir encore plus de casiers qui restent dans le fond de l’eau.»

L’entreprise collabore actuellement avec trois compagnies qui ont des produits similaires pour essayer de les rendre accessibles ou potentiellement utilisables lors de la pêche.

Cordes ou maillons faibles

Les câbles actuellement utilisés par les pêcheurs ne cèdent qu’une fois soumis à une tension d’environ 12 000 livres. C’est problématique, quand on sait que les scientifiques estiment qu’une baleine devrait pouvoir se désempêtrer par elle-même d’un câble qui a une capacité de moins de 1700 livres.

«Une entreprise locale a développé un cordage qui a les mêmes dimensions et les mêmes spécificités qu’un câble standard, mais qui peut casser en dessous de 1700 livres, et on est en train de faire des tests avec ce câble-là, a confié M. Cormier. On a fait plusieurs tests en mer cet été et je vous dirais que c’est la chose la plus prometteuse présentement.»

Mais pour le moment, un câble ayant une résistance de 1700 livres ne serait pas assez robuste pour permettre aux pêcheurs de remonter leurs casiers de la manière traditionnelle.

«On est en train de voir comment on peut modifier les techniques de pêche pour rendre ça possible, a dit M. Cormier. C’est vraiment prometteur et on a fait de belles percées cet été.»

CORBO Génie conseil étudie aussi comment on pourrait modifier les stabilisateurs des navires de pêche pour les empêcher de sectionner les câbles qu’ils heurtent accidentellement.

«Ça devient un facteur de risque encore plus grand pour les baleines parce qu’on ne sait plus où est le casier et ça devient un casier fantôme, a expliqué M. Cormier. On est en train de travailler à modifier les stabilisateurs et on a fait des tests cet été.»

Collaboration

Les travaux de la compagnie sont financés par le Fonds des pêches de l’Atlantique, un programme fédéral. Pêches et Océans Canada s’intéresse de près aux travaux de CORBO, qui informe le ministère de ses progrès sur une base trimestrielle.

Cette collaboration entre les pêcheurs, le secteur privé et les responsables gouvernementaux pourrait permettre d’éviter de revivre les échecs survenus ailleurs.

«On a vu ça souvent dans le passé, surtout aux États-Unis: essayer d’imposer aux pêcheurs des choses qui ne sont pas viables, ça crée des cauchemars. Ce n’est pas la façon de fonctionner, a rappelé M. Cormier. Dans cette optique-ci, c’est vraiment ‘win-win’: ça vient des pêcheurs et on sait que ça va être développé de la bonne façon pour permettre la coexistence et non fermer la pêche complètement, ce qui ne serait dans l’avantage de personne.»

Les pêcheurs de crabe n’avaient jamais auparavant été confrontés à la présence de baleines noires dans leurs territoires de pêche. Face à cette nouvelle réalité, dit-il, ils ont décidé de «prendre le taureau par les cornes et de faire quelque chose».

«Si on peut améliorer les techniques de pêche pour minimiser l’impact sur la baleine noire, mais aussi pour aider les pêcheurs à être plus efficaces, tout le monde est gagnant», a conclu M. Cormier.

Les premières solutions pourraient être déployées lors de la saison de pêche 2021.

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