Navire F.-A.-Gauthier: cafouillage majeur, conclut la vérificatrice générale

QUÉBEC — La vérificatrice générale blâme la Société des traversiers du Québec (STQ) pour le cafouillage majeur entourant l’acquisition du traversier NM F.-A.-Gauthier, une saga faite d’une série de mauvaises décisions ayant coûté aux contribuables des centaines de millions de dollars.

Acquis en Italie auprès de la firme Fincantieri, seul soumissionnaire à s’être qualifié, le navire comme tel a coûté 170 millions $, somme à laquelle il faut ajouter 22 millions $ supplémentaires pour sa mise hors service et 43 millions $ pour adapter les infrastructures portuaires, sans compter des coûts de réparation, pour un total de 235,7 millions $.

La STQ, écrit Guylaine Leclerc dans un rapport particulier déposé jeudi à l’Assemblée nationale, n’avait tout simplement pas la compétence requise pour effectuer ce genre de transactions et gérer un projet d’une telle ampleur. Le chargé de projet ne possédait que deux des six qualifications exigées dans l’appel d’offres.

Du coup, cette saga a privé durant un certain temps les citoyens d’un lien de transport essentiel entre les deux rives du fleuve, entre Matane, Baie-Comeau et Godbout.

Le navire a été mis en service en 2015 et retiré du fleuve en 2018, pendant 13 mois, en raison d’un bris des propulseurs. Il a été remis en service en janvier 2020. La STQ estime qu’il est désormais «en bon état» et «performant».

Il n’en demeure pas moins que la STQ a failli à la tâche à toutes les étapes du processus d’acquisition de ce navire, de sélection du constructeur et de gestion du projet, au mépris des pratiques de l’industrie navale, conclut la vérificatrice.

Notamment, la STQ, qui relève du ministère des Transports, aurait dû s’assurer d’une «présence plus soutenue» de ses gestionnaires en Italie, où le navire a été construit, pour mieux encadrer et surveiller les étapes de réalisation.

En conférence de presse, Mme Leclerc n’a pas caché sa «surprise» en constatant les pratiques retenues par la STQ, qui ne s’est «pas doté de personnel compétent» pour gérer le projet, et surveiller les travaux «sur place», en Italie, afin d’exercer un contrôle de la qualité. Elle s’est montrée étonnée de voir «à quel point» la STQ a omis de s’assurer de pouvoir compter sur «les éléments nécessaires pour avoir un navire de qualité» qui réponde à ses attentes.

Dès la livraison du navire au Québec, en 2015, des vices de construction sont apparus, dont des moisissures dans la salle des machines, des panneaux fissurés et un système de prise d’eau de mer inefficace.

On a relevé au total 54 défauts de fabrication «jugés non corrigibles» par le constructeur, minant l’efficacité du navire et la sécurité de son fonctionnement. Aucune compensation financière n’a été offerte, ni prévue. La STQ a manqué «à ses responsabilités», a commenté Mme Leclerc en conférence de presse. 

En parallèle, en haut lieu, les relations de travail se sont grandement détériorées, aggravant la situation. La STQ a dû mettre fin au contrat du responsable des structures pour insubordination grave, comportement inapproprié sur le chantier et menaces à l’endroit du chef de projet.

Confrontée aux problèmes du F.-A.-Gauthier, la STQ avait acquis un autre navire, Apollo, un vieux rafiot payé 2 millions $, sans jamais l’avoir examiné. Rafistolé, il devait prendre la relève du F.-A.-Gauthier, mais il a, à deux reprises, frappé le quai de Godbout, avant d’être retiré de l’eau après seulement un mois de service et 17 traversées. Il a finalement été cédé à un ferrailleur. Au total, la saga Apollo aura coûté aux contribuables plus de 5 millions $. 

Dans cette interminable saga, obligée de remplacer l’Apollo, la STQ a acquis par la suite le navire Saaremaa, au coût de 43 millions $. La semaine dernière, lui aussi a provoqué un bris de service en heurtant le quai de Godbout, pour la deuxième fois.

En septembre 2019, le ministre des Transports, François Bonnardel, avait demandé au Vérificateur général d’examiner la gestion du dossier d’acquisition du F.-A.-Gauthier, à la suite d’un reportage de l’émission «Enquête» de Radio-Canada sur le sujet.

En point de presse, jeudi, M. Bonnardel a blâmé les libéraux, qui étaient au pouvoir à l’époque, pour ce «fiasco total», dont les Québécois n’ont pas à «être très, très fiers».

À l’époque des tractations autour du F.-A.-Gauthier, le président de la STQ était Georges Farrah, un ancien député et brièvement ministre libéral, qui a dirigé l’organisme de 2006 à 2014.

Présent au point de presse, le président actuel de la STQ, Stéphane Lafaut, a indiqué qu’il était fort peu probable que le Québec intente des poursuites contre le constructeur naval italien, en vue de récupérer une partie des frais encourus.

Les chances de succès de telles poursuites dans un procès mené sur la scène internationale «sont très minimes», a-t-il estimé. Il a tout de même demandé un avis juridique sur la question.

M. Lafaut a cherché à se faire rassurant en affirmant que la STQ avait procédé à une refonte complète de sa gestion contractuelle et de sa gestion de projets.

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