Nelson Mandela est décédé en 2013… peut-être

MONTRÉAL — Nelson Mandela est décédé le 5 décembre 2013 et ses funérailles ont été célébrées au cours des journées qui ont suivi.

Ou peut-être pas.

Selon des milliers de personnes, l’icône de la lutte à l’apartheid est plutôt mort en prison dans les années 1980, sans jamais recouvrer sa liberté et devenir président de l’Afrique du Sud. Ces personnes sont convaincues d’avoir raison, que leurs souvenirs sont bien réels et, à la limite, que tous les autres se trompent.

C’est ce qu’on appelle l’effet Mandela.

«C’est assez particulier, l’effet Mandela. C’est quelque chose d’assez connu dans l’univers de la neuropsychologie, a dit le professeur Benjamin Boller, du département de psychologie de l’Université du Québec à Trois-Rivières. 

«C’est ce qu’on appelle en neuropsychologie les distorsions mnésiques. Ce sont simplement de faux souvenirs. C’est la mémoire, en fait, qui a déformé la réalité. Mais la particularité de l’effet Mandela, c’est que c’est un faux souvenir collectif.»

On devrait l’expression «effet Mandela» à la blogueuse Fiona Broome, qui l’aurait inventée pour décrire l’existence d’un tel souvenir collectif du décès de M. Mandela en prison.

L’explication tiendrait dans les faits à la manière dont le cerveau forme et emmagasine des souvenirs.

«Lorsqu’on enregistre un événement vécu, lorsqu’on le mémorise, lorsqu’on l’imprime, en fait on imprime quelques éléments significatifs et pertinents de l’événement, mais il y a certains éléments qui ne seront pas enregistrés, a dit M. Boller. Lorsqu’on se remémore le souvenir, on va récupérer ces éléments pertinents et se reconstruire une histoire, une image.»

Ceux qui croient que Nelson Mandela est mort en prison sont donc aux prises avec une «reconstruction plausible de la réalité à partir des souvenirs» dont ils disposent, a-t-il expliqué.

Réalités multiples et univers parallèles

S’il y a donc une explication scientifique plausible à l’effet Mandela, d’autres — comme Fiona Broome — y voient plutôt la preuve de l’existence des «réalités multiples» ou des «univers parallèles».

Chaque humain, à chaque seconde de sa vie, est confronté à un nombre incalculable de choix. Certains sembleront anodins (je prends ma dernière gorgée de café ou pas?) et d’autres impliqueront des changements radicaux (je fais mes valises et je déménage à Bora Bora).

Et c’est là que ça se complique. Dans un premier temps, il n’y a pas vraiment de choix «anodin». Vous avez pris votre dernière gorgée de café avant de partir? Parfait. Mais parce que vous avez quitté cinq secondes plus tard, un camion a embouti votre voiture au coin de la rue. Sans cette gorgée de café qui vient de vous coûter la vie, vous auriez échappé de justesse à cette collision en arrivant à l’intersection quelques secondes plus tôt.

Et ce n’est pas tout. De tous ces choix auxquels nous sommes confrontés à chaque seconde de notre vie, il serait apparemment faux de croire que nous n’en choisissons qu’un seul au détriment de tous les autres. Ce serait seulement l’impression que nous avons. Dans les faits, selon certains chercheurs, nous choisissons «tous» les choix, donnant naissance à autant de réalités différentes.

En d’autres mots, dans une réalité vous prenez une dernière gorgée de café et vous avez un accident, et dans l’autre vous ne la prenez pas et vous avez la vie sauve. Ces deux réalités seraient tout aussi «réelles» une que l’autre, mais vous n’auriez conscience que de celle qui correspond au choix que vous avez fait.

(L’effet Mandela a aussi été évoqué en 2017, quand certains ont prétendu que le Grand collisionneur de hadrons avait donné naissance à une réalité alternative dans laquelle Donald Trump était président, mais ça c’est une autre histoire.)

Certains expliquent donc l’effet Mandela par le croisement, ou encore le chevauchement, de réalités différentes. Certains auraient vécu une version du passé, d’autres une version différente, mais pour une raison quelconque tous se retrouveraient dans la même réalité courante, seulement avec des souvenirs différents.

Faux souvenirs

«À partir du moment où vous avez généré un faux souvenir individuellement, vous avez tendance à y croire, a dit le professeur Boller. Si une autre personne dit qu’elle a vécu le faux souvenir, ça renforce notre croyance sur la génération de notre propre faux souvenir, ce qui nous empêche d’être critique.»

Certaines personnes ont plus de difficultés que d’autres à accepter qu’elles puissent avoir tort, voire à accepter la réalité telle qu’elle est. Elles auront alors tendance à se rallier à la version qu’elles jugent la plus plausible et la plus logique, pour pouvoir se dire qu’elles ne se sont pas trompées.

Cette explication, poursuit M. Boller, «va préserver notre intégrité». Il s’agit d’un «phénomène naturel qui permet d’avoir confiance à ce dont on se souvient».

Ces gens auront aussi évidemment tendance à se retrouver et à se rassembler au sein de groupes qui défendent les mêmes idées, un peu comme le font les adeptes des théories du complot.

«Plus de gens vont dire qu’ils l’ont vécu, plus ça va exacerber mon sentiment que le faux souvenir (est réel), a-t-il expliqué. À partir du moment où il y a suspicion et qu’on trouve des personnes qui ont les mêmes suspicions, il y a un phénomène qui s’enclenche et qui renforce notre propre croyance. Ça nous empêche de devenir critiques par rapport à ce que l’on pense.»

Mais en bout de compte, demande M. Boller, qu’y a-t-il de mal à croire que Nelson Mandela est mort à un moment plutôt qu’à un autre? Tant que ça ne nuit à personne…

«Chacun croit ce qu’il veut et c’est le mérite qu’on a dans notre société», a-t-il conclu.

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