Nouvel espoir pour les maladies inflammatoires de l’intestin

MONTRÉAL — Près de 5 pour cent des Canadiens âgés de 12 ans et plus affirmaient en 2017 souffrir d’une maladie intestinale, ce qui représente environ 1,5 million de personnes. Ceci comprend les maladies inflammatoires de l’intestin, comme la maladie de Crohn et la colite ulcéreuse.

Il n’existe actuellement aucune manière de les guérir, et ceux qui en souffrent pourront devoir prendre des médicaments — comme des stéroïdes ou des immunosuppresseurs — qui s’accompagneront souvent d’effets secondaires indésirables.

À un moment où les femmes représentent moins de 30 pour cent des chercheurs dans le monde, selon l’Unesco, et que le corps professoral des universités québécoises comptait moins de 20 pour cent de femmes en sciences en 2013, les recherches de la docteure Emilia Liana Falcone, de l’Institut de recherches cliniques de Montréal, leur offrent un nouvel espoir.

Elle a accordé un entretien à La Presse canadienne à l’occasion de la Journée internationale des femmes et des filles de science, le 11 février.

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Vous étudiez les immunodéficiences primaires et leur rôle dans les maladies inflammatoires de l’intestin. De quoi s’agit-il, exactement?

Un défaut génétique fait que les patients ont un déficit immunitaire dès la naissance. J’ai remarqué qu’une vaste majorité de ces patients avaient une maladie inflammatoire intestinale. Je m’intéressais déjà au microbiote (NDLR, la communauté de bactéries vivant dans notre corps) et à son rôle pour éduquer le système immunitaire. Cinquante pour cent de ces patients ont une maladie inflammatoire intestinale qui n’est pas nécessairement exactement pareille à celle qu’on voit chez les gens qui n’ont pas d’immunodéficiences primaires. On a commencé à faire un profil du microbiote et chez les souris, on a vu que le microbiote pouvait dicter la susceptibilité à l’inflammation de l’intestin grêle. En parallèle, chez les patients, on voit clairement que le microbiote pouvait être différent entre ceux qui avaient ou n’avaient pas une maladie inflammatoire intestinale. On commence à regarder les métabolites qui sont produits par les bactéries parce que ce sont les molécules qui peuvent traverser la barrière intestinale et avoir des effets dans d’autres parties du corps. Ce sont aussi des cibles potentiellement intéressantes pour des traitements.

Donc le microbiote varie d’une personne à l’autre.

Oui il varie, mais il y a des traits, il y a certaines bactéries qui unissent le groupe spécifique qu’on regarde, donc on peut voir des tendances qui peuvent presque se généraliser.

Et c’est ce qui en fait une piste intéressante pour vous à suivre.

Exactement. C’est comme un rêve pour les chercheurs. Ce sont des candidats qu’on peut caractériser de manière plus approfondie.

Ces bactéries se retrouvent chez tous les gens qui ont une maladie inflammatoire intestinale?

Oui. Dans notre cohorte, une vaste majorité vont avoir des niveaux plus élevés de la bactérie, ou d’une bactérie complètement différente, unique. C’est une question de qu’est-ce qui forme la communauté bactérienne, mais aussi de la quantité relative des bactéries.

Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser à ce domaine?

J’ai un intérêt depuis que je suis étudiante en médecine de pouvoir moduler le système immunitaire en utilisant quelque chose qui est déjà présent dans notre corps, qui ne serait pas dispendieux à moduler, et qui aurait moins d’effets potentiellement toxiques ou néfastes. À l’époque où j’étudiais, on ne s’intéressait pas encore beaucoup au microbiote, mais beaucoup plus aux biologiques, à la chimiothérapie, et on voit que des toxicités sont reliées à ça. Alors l’idée de pouvoir moduler notre système immunitaire au travers d’un microbiote, qui indirectement est modulé par l’alimentation, c’est très intéressant.

Qu’est-ce qu’on entend par «moduler le système immunitaire»?

Avec l’exposition à une bactérie différente ou à un métabolite différent, on peut faire que différentes cellules (immunitaires) qui protègent contre l’inflammation seront plus actives, tandis que celles qui sont plus pro-inflammatoires seront moins actives.

Le but ultime étant de trouver une nouvelle thérapie pour ces maladies inflammatoires intestinales.

Exactement. Par exemple ça pourrait être une greffe fécale s’il y a plusieurs bactéries qu’on veut transmettre, ou qu’il y a des bactéries qu’on veut éviter. L’autre option, ce serait des probiotiques plus spécifiques avec des groupes de bactéries qui sont intéressantes et qu’on voudrait favoriser dans l’intestin. Et si on identifiait un métabolite spécifique, alors on pourrait donner le métabolite.

Le domaine du microbiote est vraiment en pleine effervescence depuis quelques années. Par exemple, la semaine dernière il y avait une étude qui parlait d’un lien entre le microbiote et la démence! On semble découvrir que les bactéries de notre intestin sont associées à de multiples problèmes de santé, ce qu’on ne soupçonnait pas jusqu’à présent.

Absolument. Il y a même eu une étude cette semaine sur une association entre le microbiote et la dépression. On voit chez les patients dépressifs une baisse de certaines bactéries qui ont des effets bénéfiques et on voit moins chez ces gens des bactéries qui devraient être favorisées et qui produisent un métabolite qui traverse l’intestin et a un effet sur le cerveau.

À quel moment peut-on espérer un nouveau traitement pour ces maladies de l’intestin?

En étudiant ces maladies rares, mais très intéressantes, on peut vraiment voir ce qui arrive quand il y a un défaut spécifique du système immunitaire, et ça va nous aider à comprendre à long terme ce qui se passe dans la population en général qui souffre de la maladie inflammatoire intestinale. De plus, les microbes qu’on identifie pourront aussi être étudiés davantage dans la population générale. Il y a un lien, c’est une stratégie. Ce n’est pas pour tout de suite, mais ce n’est pas à si long terme que ça non plus.

Donc votre recherche pourrait potentiellement avoir des répercussions beaucoup plus larges que la maladie inflammatoire intestinale.

Oui. Parce qu’on voit qu’il y a des effets sur d’autres parties du corps, comme la peau ou le système neurologique, avec le système endocrinologique. Et l’inflammation atteint plusieurs organes, donc ça peut être plus large que ce qu’on étudie.

Vous avez commencé vos études en médecine en 2003. Est-ce que la place des femmes a changé depuis ce moment-là?

J’ai vu certainement que les proportions d’étudiantes en médecine ont changé. Il y a beaucoup plus de femmes qui sont dans les classes de médecine, et ça se traduit ensuite par les résidences et les fellowships. On voit aussi des changements au niveau des spécialisations. Il y en a certaines auparavant où il y avait surtout des hommes, et là on voit plus de femmes.

Est-ce que la médecine reste encore un milieu d’hommes?

Il y a parfois certains préjugés. Certaines femmes éprouvent des difficultés à atteindre des niveaux plus élevés, quand on parle de la direction ou d’avoir de gros laboratoires ou une plus grosse équipe, parfois on peut voir que c’est encore dominé par les hommes. Dépendant des endroits, il peut aussi y avoir moins de femmes qui sont en voie de devenir des professeurs titulaires.

À quoi attribuez-vous la situation? Est-ce que c’est encore un «boys’ club»?

Ça dépend des institutions et du pays. J’ai eu de l’expérience au Canada, aux États-Unis, en Angleterre… Il peut y avoir un phénomène de «boys’ club», il peut y avoir des préjugés, mais parfois les femmes peuvent se limiter elles-mêmes en pensant qu’elles doivent choisir entre carrière et famille. Certaines ressentent encore cette pression. Alors ce n’est pas nécessairement qu’elles ne prennent pas leur place autour de la table, mais parfois il y a un délai avant qu’elles puissent s’asseoir.

Avez-vous l’impression que des filles ou des femmes hésitent à se lancer, justement parce qu’elles craignent de devoir choisir entre carrière et famille, mais aussi parce qu’elles ont peur de se heurter à ce mur masculin?

J’ai remarqué cette crainte non seulement chez les femmes, mais parfois chez les hommes. Parfois les hommes voient que la médecine et la science sont complexes, avec la famille en même temps. Donc la crainte peut exister chez les hommes et les femmes.

Qu’est-ce que votre carrière vous apporte? Pourquoi sortez-vous du lit le matin?

Pour mes deux filles. Je fais ce que je fais pour aider mes frères humains, mais aussi pour pouvoir servir d’exemple pour elles. Je veux leur montrer que oui c’est possible d’avoir une famille, oui c’est possible d’être médecin, d’être chercheuse, de gérer un laboratoire. Et ensuite il y a la partie où je suis 100 pour cent passionnée par non seulement le soin des patients, mais aussi par ma recherche, de voir le potentiel, de voir les nouvelles choses. Chaque jour est une aventure, la recherche, c’est très créatif, et ça change beaucoup, alors ce n’est jamais monotone.

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