« Opération amour » : des restaurateurs de Québec aident les plus démunis

QUÉBEC — Quatre jeunes entrepreneurs de Québec, durement touchés par la pandémie, ont mis sur pied « l’opération amour ». L’objectif : remplir les frigos communautaires de leur région de centaines de sacs à lunch pour nourrir les plus démunis.

Par un dimanche glacial du mois de janvier, Darryl Masih dépose des dizaines de sacs à lunch sur les étagères d’un vieux frigo blanc, situé sur le parvis de l’église Saint-Roch dans le quartier Limoilou.

À mesure qu’il remplit le frigo, une file de gens emmitouflés et masqués se forme derrière lui.

L’une des dames qui fait la queue a visiblement l’air d’avoir faim et s’empresse de manger le sandwich et le morceau de chocolat qu’elle trouve dans le sac lorsque vient son tour de se servir.

Pour sa part, Denis Tremblay, un homme qui n’a pas d’emploi en raison de problèmes de santé, préfère amener le sac à lunch chez lui, et découvrir plus tard ce que contient ce « sac surprise » sur lequel un cœur a été dessiné à la main.

« Avec toute la lourdeur de ce qu’on est en train de vivre, ça amène un peu de légèreté, et ça répond à un besoin parce que les temps sont difficiles », a expliqué Denis Tremblay à La Presse Canadienne.

Un peu plus tôt, Darryl et ses amis, trois autres entrepreneurs de Québec, avaient déposé des dizaines de sacs à lunch dans un autre frigo communautaire de Limoilou. Là aussi, les repas ont rapidement trouvé preneur.

Pascal, qui vit dans la précarité en raison de problèmes de santé, a pris quatre sacs pour nourrir sa famille.

« Depuis le début de la pandémie, la viande coûte cher, faire l’épicerie coûte cher, alors ça nous aide à mettre de la nourriture sur la table », a expliqué Pascal, en remerciant Darryl et ses amis.

Une aide qui est d’autant plus appréciée qu’en cette période de crise, où on évite les contacts, certains endroits où Pascal avait l’habitude d’aller manger des repas chauds à moindre coût sont fermés.

400 sacs à lunch en un mois

La veille de leur tournée des frigos communautaires, Darryl Masih, sa copine Emilie Roberge et leurs amis Geneviève Lafleur et Charles Lacroix avaient confectionné 200 sacs à lunch dans le grand restaurant désormais vide de Charles.

C’était la deuxième fois en un mois que les quatre amis préparaient, à leurs frais, 200 repas pour des gens dans le besoin.

« La première fois qu’on est allé porter des lunchs dans un frigo, il y avait déjà des gens qui faisaient la queue avant qu’on arrive, ça montre qu’il y a un besoin » a expliqué Émilie Roberge.

Lancée au début du mois de janvier, « l’opération amour », c’est le nom donné par le quatuor à cet élan de générosité, a été initiée par Darryl Masih, mais inspiré par son ami Charles.

Darryl, qui faisait des ateliers culinaires à domicile avant la pandémie, était sur le point d’ouvrir un restaurant au printemps, lors de l’imposition du premier confinement.

En l’espace de quelques jours, tous ses projets « sont tombés à l’eau » :

« Je me suis dit, j’ai le choix de m’apitoyer sur mon sort ou de me retrousser les manches et pourquoi pas aider ceux qui sont dans le besoin », a indiqué Darryl.

Lorsqu’il a vu que son ami Charles, un restaurateur qui a également perdu beaucoup d’argent depuis le début de la crise sanitaire, préparait des soupes avec sa fille pour ensuite les distribuer dans des frigos communautaires, Darryl a eu l’idée de réunir ses amis pour leur proposer de faire des centaines de lunchs pour les gens dans le besoin.

Passer à travers la crise en aidant les autres

À mesure que « le défi de 28 jours » du premier ministre se prolonge, Charles Lacroix constate que sa situation financière se précarise, que les employés de son restaurant se trouvent d’autres emplois et que les défis qui l’attendent le jour où il pourra rouvrir son restaurant s’accumulent.

« On est des propriétaires de PME et on n’a aucun contrôle sur nos entreprises présentement, c’est beaucoup de stress, mais on est en santé et on a un toit, et cette initiative nous aide à rester positifs et à passer à travers la crise », a expliqué Charles Lacroix.

« La pandémie nous a fait réévaluer les priorités dans nos vies et réaliser qu’on est chanceux si on se compare, et ça fait du bien de redonner, ça remet les choses en perspectives parce qu’il y a des gens qui ne mangent pas à leur faim », a renchéri son amie Geneviève qui est à la tête d’un service de traiteur qui offre des desserts et qui a également été durement touché par la crise sanitaire.

Des communautés se forment autour des frigos-partages

Certains des frigos communautaires dans lesquels les quatre amis laissent de la nourriture possèdent leur propre profil Facebook. Si bien que des communautés se forment autour des frigos. Autant ceux qui donnent que ceux qui reçoivent peuvent suivre à la trace et commenter ce qui est disponible dans les frigos.

« Il y a des gens qui m’écrivent, pour me faire part de listes de besoins ou encore pour nous féliciter », a précisé Geneviève Lafleur.

Des frigos communautaires de plus en plus populaires

Selon Rémi Proteau, chargé de projet pour l’organisme le Filon, qui gère un frigo communautaire à Lévis, le concept des frigos partagés est de plus en plus populaire à travers la province qui en compte plusieurs dizaines.

« Une des forces des frigos partagés, c’est que l’utilisateur peut rester anonyme. C’est simple, n’importe qui peut y aller sans se faire juger. Le don est simple également, on n’a qu’à y déposer de la nourriture en indiquant la date », a-t-il mentionné.

Dimanche dernier, Darryl, Charles, Geneviève et Émilie ont déposé une cinquantaine de sacs à lunch dans le frigo géré par le Filon à Lévis et selon Rémi Proteau, quelques heures plus tard, il ne restait plus rien sur les étagères.

Alors que la pandémie continue d’exacerber la précarité de plusieurs familles, les quatre amis comptent continuer de se réunir un week-end sur deux dans le restaurant de Charles pour préparer et distribuer des centaines de repas, du moins, pour le moment.

« Tant que l’on sera capable de le faire, on va continuer », a lancé Geneviève Lafleur.

« Pour l’instant on continue, on va voir où que ça va nous mener, si des gens veulent nous aider ou faire comme nous, ils sont les bienvenus », a ajouté son ami Darryl.

Le message est lancé. Sur son site Internet, l’organisation « Sauve ta bouffe » offre un répertoire des frigos communautaires du Québec.

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