Ottawa critiqué pour son refus d’aider des citoyens détenus en Syrie

OTTAWA — Le gouvernement canadien est accusé d’avoir violé ses obligations internationales en matière de droits de la personne en refusant d’aider des dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants canadiens qui sont actuellement détenus dans des camps en Syrie en raison de leurs liens présumés avec Daech.

L’accusation de l’organisme Human Rights Watch, établi à New York, est contenue dans un rapport cinglant, publié lundi, qui appelle Ottawa à commencer immédiatement à rapatrier ces détenus — à commencer par les 26 enfants canadiens qui se trouvent dans ces camps. L’un de ces enfants est un orphelin de cinq ans, «Amira», qui a été retrouvé au bord d’une route l’année dernière après que ses parents et ses frères et soeurs ont été tués lors d’une frappe aérienne — et dont le cas a déjà été soulevé dans le passé auprès du gouvernement de Justin Trudeau.

«Le gouvernement du Canada bafoue ses obligations internationales en matière de droits de la personne envers les Canadiens qui sont détenus arbitrairement dans le nord-est de la Syrie», lit-on dans le rapport de 92 pages, qui contient des entrevues avec des détenus, des familles et des responsables canadiens et étrangers. Selon ce rapport, le Canada aurait violé notamment ses obligations à adopter des mesures «nécessaires et raisonnables pour aider les ressortissants étrangers à faire face à de graves abus, y compris des risques pour leur vie», mais aussi leur éviter «la torture et des traitements inhumains et dégradants».

Human Rights Watch brosse d’ailleurs un tableau inquiétant de la situation dans ces camps, qui offrent de la nourriture et de l’eau potable en quantité insuffisante et où la maladie et la violence font rage. Des enfants ont été vus en train de boire de l’eau infestée de vers tandis que la «police des moeurs» poursuivait les femmes qui critiquaient Daech.

Pas de diplomates en Syrie

Le rapport de Human Rights Watch est le plus récent à viser le gouvernement fédéral en ce qui a trait aux Canadiens détenus dans le nord-est de la Syrie depuis l’effondrement de Daech.

Le premier ministre Justin Trudeau a défendu lundi à plusieurs reprises l’approche de son gouvernement, soulignant que le Canada n’avait pas de diplomates sur le terrain en Syrie et rappelant les problèmes de sécurité liés à l’envoi de fonctionnaires dans la région.

«Nous avons la responsabilité, en tant que gouvernement, de veiller à ce que les citoyens canadiens, en particulier les employés, ne soient pas mis en danger, ne soient pas exposés à des situations graves», a soutenu M. Trudeau lors de sa conférence de presse quotidienne, devant son domicile d’Ottawa. «Par conséquent, nous travaillons via des intermédiaires pour essayer de fournir une assistance consulaire du mieux que nous le pouvons.»

Pourtant, Human Rights Watch rappelle que la Grande-Bretagne, le Danemark, la Finlande, la France, l’Allemagne, la Norvège et les États-Unis avaient tous rapatrié des enfants, et dans certains cas leur mère, depuis octobre dernier — dont 10 orphelins et enfants français rapatriés en juin.

L’organisme rappelle aussi que le gouvernement fédéral a aidé récemment 40 000 Canadiens à rentrer chez eux en raison de la pandémie de COVID-19, dont 29 en provenance de Syrie. Des 47 Canadiens qui se trouvent dans les camps de détenus syriens, on compte huit hommes, 13 femmes et 26 enfants.

Accusés de rien en Syrie

Les détenus canadiens dans les camps administrés par une organisation dirigée par les Kurdes comptent parmi eux Mohammed Khalifa, qui a été décrit comme un propagandiste de Daech, et Jack Letts, un ressortissant canado-britannique surnommé «Jihadi Jack» par les médias britanniques. L’an dernier, le gouvernement britannique a révoqué la citoyenneté de Jack Letts. Ni le gouvernement libéral ni l’opposition conservatrice n’ont exprimé leur enthousiasme à le ramener au Canada, malgré les appels répétés de sa famille.

Pourtant, Human Rights Watch a plaidé pour le rapatriement comme étant le meilleur moyen — et peut-être le seul — de demander des comptes aux membres canadiens de Daech, car il n’y a aucun processus en Syrie pour enquêter et poursuivre les personnes soupçonnées de crimes. «Aucun des Canadiens n’a été accusé d’un crime, a-t-on ajouté. Les Canadiens n’ont pas non plus été traduits devant un juge pour examiner la légalité et la nécessité de leur détention, ce qui rend leur captivité continue arbitraire et illégale.»

L’organisme se demande par ailleurs si les autorités canadiennes refusent ou limitent l’assistance consulaire des personnes vivant dans les camps en raison de leurs liens présumés avec Daech, ce qui, selon Human Rights Watch, violerait également le droit international.

M. Trudeau a éludé à maintes reprises cette thèse, lundi, avant d’évoquer finalement les éventuelles enquêtes et poursuites. «Nous reconnaissons que nous devons essayer d’aider tous les Canadiens», a-t-il expliqué, avant d’ajouter: «C’est plus compliqué lorsque nous parlons du fait qu’un certain nombre de ces personnes pourraient faire face à des accusations à leur retour au Canada, pour leurs activités liées au terrorisme».

Un rapport fédéral annuel sur l’extrémisme indiquait l’an dernier que 190 personnes ayant des liens avec le Canada étaient soupçonnées d’activités terroristes à l’étranger et qu’en outre, environ 60 étaient rentrées au pays. Un petit nombre de ces rapatriés étaient revenus de Turquie, d’Irak ou de Syrie, mais plusieurs de ceux qui demeurent à l’étranger ne disposeraient pas de documents de voyage valides, se trouveraient sur une liste d’interdiction de vol ou craindraient d’être arrêtés en sol canadien.

Les plus populaires