Ottawa dépensera 200 millions $ par année en cannabis pour les anciens combattants

Ottawa rembourse un nombre record d’anciens combattants pour leur consommation de cannabis thérapeutique alors que de nouvelles données révèlent que le gouvernement fédéral a payé plus de 150 millions $ lors de la dernière année fiscale.

Cette somme représente plus de deux fois le montant payé il y a à peine trois ans.

Et il ne s’agit que d’un début selon les prévisions d’Anciens Combattants Canada qui estiment que le gouvernement est en voie de dépenser près de 200 millions $ en cannabis cette année alors que de plus en plus de militaires soumettent des demandes de remboursement pour leur traitement.

Si les experts et les groupes de défense admettent être incertains des raisons qui expliquent cette forte hausse de la demande, ils s’entendent pour dire qu’il y a un besoin pour approfondir la connaissance concernant les avantages réels et les risques possibles de la consommation de marijuana par les anciens combattants. Surtout parce que ce sont les contribuables qui payent la note.

«Nous avons désespérément besoin de plus d’études pour savoir si ces politiques et la consommation actuelle sont susceptibles de faire plus de bien ou plus de mal», observe le directeur adjoint du Centre de recherche sur le cannabis médical Michael G. DeGroote de l’Université McMaster, Jason Busse.

«On ne le sait pas pour le moment», martèle-t-il.

Anciens Combattants Canada a commencé à rembourser un petit nombre d’ex-militaires pour leur consommation de cannabis en 2008. À ce moment, les approbations étaient accordées de manière extrêmement limitée et seulement sur recommandation d’un médecin.

Cette décision faisait suite à une série de jugements des tribunaux, remontant à plus de 20 ans, qui ouvraient la porte aux premières exceptions légales permettant la consommation de cannabis pour des raisons médicales et protégeant les patients de poursuites criminelles.

Puis, en 2014, Santé Canada a assoupli ses règles concernant l’autorité pour accorder la permission de consommer du cannabis à des fins médicales ainsi que les motifs pour en consommer. Ces nouvelles consignes n’imposaient pas de limites sur la quantité de pot consommé ni sur le coût.

À l’époque, Anciens Combattants Canada remboursait 112 ex-militaires pour une facture annuelle de 409 000 $. Dès l’année suivante, les chiffres avaient bondi à 600 consommateurs pour une facture totale de plus de 1,7 million $.

D’après les données fournies par le ministère au ministre Lawrence MacAulay en juin dernier, le gouvernement a remboursé plus de 18 000 anciens militaires pour un total de 153 millions $ en cannabis en 2021-22.

«Pour l’année fiscale 2022-2023, les dépenses du programme sont estimées à 195,2 millions $», peut-on lire dans la note.

Cette explosion des coûts se poursuit malgré une décision du gouvernement libéral en 2016 de limiter les demandes à trois grammes par jour à une valeur de 8,50 $ par gramme. Une permission spéciale sur recommandation d’un médecin peut permettre d’obtenir un maximum de dix grammes par jour.

L’imposition de ces limites avait soulevé l’ire des anciens combattants et des groupes de défense qui plaidaient que cela aurait des conséquences néfastes. Selon la note préparée pour le ministre, un ancien militaire sur cinq a droit à plus de trois grammes par jour.

À titre comparatif, Santé Canada indique que le nombre de Canadiens enregistrés comme consommateurs de cannabis pour des raisons médicales, dont les dépenses sont normalement remboursées par des assureurs privés, est passé de 345 000 en octobre 2018 à 257 000 en décembre dernier.

Des responsables du Réseau de transition des vétérans, un organisme établi en Colombie-Britannique qui fournit des services de soutien et de conseil auprès des anciens membres des Forces armées canadiennes, ont été témoin de l’explosion de la consommation au cours des dernières années.

«Voir ces chiffres de la croissance d’année en année, pour moi, ça correspond à ce qu’on observe dans la manière dont c’est devenu commun dans le milieu des anciens combattants», mentionne le directeur général du réseau Oliver Thorne.

Le directeur de la clinique nationale du réseau, le Dr Paul Whitehead, estime qu’environ la moitié des anciens combattants qui participent aux programmes de l’organisme consomment une forme ou une autre de cannabis pour des raisons médicales. Toutefois, les raisons exactes, la fréquence et le dosage varient largement d’une personne à l’autre.

Des experts citent un grand nombre de raisons pour expliquer la hausse de la consommation incluant la pandémie de COVID-19, une plus grande sensibilisation, une moins grande stigmatisation ainsi que l’émergence d’une industrie de plusieurs millions de dollars.

Certains anciens combattants et des groupes de défense plaident que la consommation de cannabis a permis de réduire le recours aux opioïdes et autres narcotiques.

Sans pouvoir confirmer si cette affirmation est juste, le Dr Whitehead rapporte une baisse de la consommation d’alcool chez les clients de son organisation.

Malgré tout, il souligne comme bien d’autres que des interrogations demeurent au sujet des réels effets du cannabis sur les anciens combattants.

«Nous avons la conviction qu’il y a des effets positifs parce que c’est ce que les anciens combattants nous disent et ils nous le disent souvent, a commenté Olivent Thorne. Mais on ne sait pas de quelle façon. Je crois que c’est ce que l’on doit réellement comprendre: comment ça fonctionne? Pourquoi ça fonctionne?»

Le chercheur Jason Busse a tenté de répondre à ces questions à l’Université McMaster. Ce qu’il a découvert jusqu’ici est la rareté des données disponibles s’intéressant aux effets du cannabis médical. Les rares informations disponibles parlent de peu ou pas d’impact sur la majorité des sujets souffrants de douleurs chroniques ou de troubles du sommeil.

Le manque d’informations valables perdure malgré les promesses répétées du gouvernement fédéral d’investir dans la recherche sur cet enjeu. Jason Busse blâme d’ailleurs Santé Canada dont la réglementation et les obstacles bureaucratiques ont empêché la mise sur pied d’études cliniques à grande échelle.

Bien qu’ils aient entendu les témoignages des anciens combattants qui vantent les bienfaits de la marijuana, Oliver Thorne et le Dr Whitehead se disent inquiets de voir des ex-militaires consommer de la drogue pour fuir leur traumatisme psychologique plutôt que de l’affronter.

«On adorerait voir les montants dépensés en programmes de consultation augmenter de manière aussi forte chaque année, que ce soit les nôtres ou d’autres», note M. Thorne.

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