Ottawa mise sur le Crédit d’urgence, boudé par les transporteurs aériens

OTTAWA — Le ministre fédéral de l’Innovation prévient que le Crédit d’urgence pour les grands employeurs, un programme qui a été complètement boudé par les compagnies aériennes, figurera tout de même parmi les options présentées bientôt par Ottawa aux dirigeants de cette industrie durement frappée par la pandémie.

Navdeep Bains a indiqué lundi en conférence de presse à Ottawa que ce Crédit d’urgence pour les grands employeurs (CUGE) pourrait jouer un rôle clé dans le plan d’aide fédéral pour sortir les transporteurs aériens de la grave crise financière causée par la COVID-19.

Le programme fédéral offre des prêts de 60 millions $ ou plus aux grandes entreprises qui font face à des problèmes de trésorerie. Par contre, le CUGE est assorti d’un taux d’intérêt de 5,0 %, qui passe à 8,0 % après la première année — bien supérieur aux taux du secteur privé.

Selon la Corporation de financement d’urgence d’entreprises du Canada, qui administre le programme, seules deux entreprises ont été approuvées pour des prêts depuis que les libéraux ont annoncé le CUGE en mai: une société de casino et un producteur de charbon métallurgique.

Les critiques sont venues de tout le spectre, des conservateurs fédéraux au syndicat national Unifor, qui représente 15 000 travailleurs du secteur de l’aviation civile. On déplore les restrictions du programme fédéral et son taux d’intérêt élevé.

Le ministre des Transports, Marc Garneau, déclarait dimanche que l’aide fédérale aux compagnies aériennes dépendra du remboursement des passagers pour les vols annulés, ce que réclament depuis longtemps les partis d’opposition, les défenseurs des droits des passagers — et les milliers de plaintes à l’Office des transports du Canada. Le ministre Garneau a indiqué dimanche que les pourparlers avec les compagnies aériennes devraient commencer cette semaine.

Aide sectorielle

L’industrie demande depuis le printemps un soutien financier, tout en écartant certaines options, comme la participation du gouvernement au capital des transporteurs. L’industrie préférerait des prêts bancaires garantis par le gouvernement, a déclaré Robert Kokonis, président de la firme de consultants AirTrav, de Toronto. «Nous sommes prêts à assumer ces dettes. Nous voulons simplement avoir un taux d’intérêt beaucoup plus attrayant que celui du CUGE.»

Gabor Lukacs, défenseur des droits des passagers, estime toutefois que la participation d’Ottawa au capital de transporteurs comme Air Canada constitue la voie la plus équitable pour le gouvernement, qui s’assurerait ainsi d’un siège aux conseils d’administration. «La capacité de l’entreprise à rembourser un prêt garanti est toujours préoccupante: on ne sait jamais si la dette sera effacée d’une manière ou d’une autre», a déclaré M. Lukacs. Quant aux subventions, elles devraient être absolument exclues, selon lui. «L’idée de privatiser les profits tout en nationalisant les pertes devrait susciter des inquiétudes des deux côtés du spectre politique.»

John McKenna, PDG de l’Association du transport aérien du Canada, qui représente une trentaine de transporteurs régionaux, attend impatiemment l’aide fédérale. «Mais à chaque fois que le gouvernement essaie de plaire à tout le monde, il finit par ne plaire à personne», dit-il.

Des gouvernements dans le monde ont distribué 123 milliards $ pour aider l’industrie du transport aérien, selon le président d’Unifor, Jerry Dias, qui estime que le CUGE «ne fonctionne tout simplement pas» en raison «d’incroyables restrictions».

Le Canada, en revanche, a été le seul pays du G7 à éviter l’aide sectorielle, optant plutôt pour une aide à toutes les entreprises en général, comme la Subvention salariale d’urgence. Air Canada, qui plaide pour une aide sectorielle, a d’ailleurs pu toucher environ 440 millions $ depuis la mise sur pied de la subvention salariale, selon ses résultats trimestriels publiés lundi.

Rembourser les voyageurs ?

Jusqu’à dimanche, Ottawa avait également ignoré les demandes de clients qui veulent être remboursés pour les vols annulés en raison de la pandémie — ce qui a permis aux transporteurs d’économiser pour l’instant des centaines de millions de dollars.

Pendant ce temps, les autorités européennes et américaines ont ordonné aux compagnies aériennes d’offrir un tel remboursement; elles ont du même coup posé des conditions à leurs mesures d’aide, qui vont de la limitation des dividendes et des primes des dirigeants à la réduction des émissions de carbone. En Allemagne, le gouvernement a décidé de renflouer la Lufthansa avec 14 milliards $, en prenant une participation de 20 % dans l’entreprise.

Quelques milliards de dollars en remboursements potentiels aux voyageurs lésés demeurent dans les coffres des transporteurs aériens. Air Canada a annoncé lundi qu’en date du 30 septembre, les «produits passagers perçus d’avance» totalisaient 2,3 milliards $ — dont les deux tiers concernent des billets non remboursables. L’entreprise montréalaise a également dépensé 9 millions $ par jour en espèces, pour une perte de 685 millions $ au troisième trimestre. 

WestJet Airlines, contrairement à ses concurrents nationaux, a annoncé le mois dernier qu’elle rembourserait les passagers dont elle a annulé les vols en raison de la pandémie. Le processus prendra probablement de six à neuf mois, a-t-on prévenu. 

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