Pas facile de voter sur les réserves autochtones

La pauvreté, le temps, la distance et les transports sont des obstacles à la participation aux élections sur plusieurs grandes réserves. 

MISSION, S.D. — Le petit bureau de poste de briques de Mission, dans le Dakota du Sud, reçoit des visiteurs chaque jour, une file se formant à l’extérieur pendant qu’une famille à la fois entre vérifier si elle a reçu du courrier. La réserve autochtone Rosebud  compte seulement quatre bureaux du genre.

Avec un nombre limité de bureaux de scrutin sur cette réserve de 5200 kilomètres carrés, et avec un recours sans précédent au vote par correspondance pendant la pandémie, des petits bureaux de poste comme celui-ci sont essentiels pour protéger le droit de vote des autochtones.

Mais les défenseurs du droit de vote craignent que ça ne soit pas suffisant.

Ces militants affirment que la lenteur à laquelle le courrier circule sur des réserves aussi grandes défavorise les autochtones quand vient le temps de faire compter leurs votes. Ils ont lancé des contestations judiciaires dans plusieurs États au nom de ceux qui voteront sur les réserves, au moment où le coronavirus chamboule les communautés autochtones.

«Utiliser le courrier est moins efficace, et c’est dévastateur dans le monde autochtone», a dit OJ Semans, le cofondateur du groupe militant Four Directions.

La livraison du courrier à domicile est rare sur la réserve Rosebud, a dit M. Semans. Les résidants utilisent donc des cases postales, et certains parcourent une centaine de kilomètres aller-retour pour avoir leur courrier — ou pour voter. Et c’est sans compter le fait que certains n’ont pas de moyen de transport fiable, ou que des familles partagent une même case postale.

«La pauvreté, le temps, la distance et les transports ont toujours été des obstacles à la participation aux élections», a dit M. Semans, qui énumère certains des éléments qui mènent à un faible taux de participation sur certaines grandes réserves.

Les autochtones ne sont devenus des citoyens américains qu’en 1924. Certains États, comme les Dakotas, les ont empêchés de voter jusque dans les années 1950.

Au cours des dernières années, des défenseurs du droit de vote et des tribus ont remporté une centaine de poursuites judiciaires pour accentuer l’accès au vote des autochtones. Des militants craignent toutefois ce qui se produira cette année, alors qu’on encourage le vote par correspondance et que certaines réserves sont confinées pour endiguer la propagation du virus.

En Arizona, un tribunal d’appel a récemment rejeté la poursuite intentée par six membres de la nation Navajo pour obtenir dix jours de plus pour dépouiller le vote par correspondance des membres de la tribu.

Au Montana, des tribus et des militants ont réussi à faire invalider une loi qui limitait le nombre de votes par anticipation qu’une seule personne pouvait remettre aux responsables électoraux — une «récolte de bulletins» essentielle, selon les dirigeants tribaux.

Une analyse réalisée par l’Associated Press démontre que, lors des élections démocrates primaires de cette année, le taux de participation a été inférieur de 10 % parmi les électeurs du Dakota du Sud habitant des comtés à majorité autochtone et dont au moins 95 % du territoire se trouvait sur une réserve.

Cet écart inquiète les militants. Au moment où les infections au coronavirus grimpent en flèche dans les Dakotas et au Montana, des groupes font preuve de créativité en organisant des événements extérieurs ou des campagnes d’inscription des électeurs au volant.

Wicahpi Yankton, une jeune femme de 18 ans membre de la tribu Oglala Sioux du Dakota du Sud, a participé à plusieurs campagnes du genre cette année. Elle dit que des gens sont venus des quatre coins de la réserve Pine Ridge, parcourant parfois jusqu’à 80 kilomètres pour s’inscrire.

Elle a été étonnée de rencontrer une électrice de 71 ans qui en serait elle aussi à sa première élection — une électrice née au moment où les lois du Dakota du Sud interdisaient toujours aux résidants des réserves de voter. Mme Yankton a aidé cette femme — qu’elle appelait «unci» (grand-maman, dans la langue lakota) — à s’inscrire.

Remplir le formulaire peut-être complexe, puisque les habitants des réserves n’ont pas toujours une adresse «normale» avec un nom de rue ou une adresse. Ils expliquent plutôt qu’ils vivent «sur l’autoroute qui mène à Gordon, dans la roulotte blanche devant laquelle il y a deux autos, mais pas la première roulotte blanche, la deuxième», a illustré Mme Yankton.

Seulement 14 % des électeurs inscrits du comté Oglala Lakota, où Mme Yankton s’implique, ont voté lors des primaires démocrates cette année, soit le taux de participation le plus bas de l’État.

En dépit des problèmes, des responsables communautaires insistent sur l’importance de voter. Mais plusieurs autochtones se méfient des gouvernements étatiques et fédéral, ce qui nuit aussi à leur participation, a expliqué Jean Schroedel, une politologue de l’université Claremont Graduate qui a réalisé plusieurs sondages dans les réserves.

«En particulier, en ce qui concerne le vote par correspondance, le niveau de confiance s’effondre», a dit Mme Schroedel.

Les tribus doivent aussi résister aux tentatives de réduire le nombre de bureaux satellites qui récoltent les votes par anticipation sur les réserves. La nation Blackfeet du Montana s’est adressée aux tribunaux pour obtenir un tel bureau satellite sur sa réserve. Dans l’Arizona, un juge fédéral a rejeté la demande de la tribu Pascua Yaqui de rouvrir un bureau fermé en 2016.

Dans les Dakotas, des organisations explorent des options comme le covoiturage de membres d’une même famille, en remplacement des fourgonnettes et autobus qui conduisent habituellement les électeurs jusqu’aux bureaux de vote le jour du scrutin. Plusieurs tribus aux prises avec une éclosion de coronavirus ont imposé un confinement, ajoutant encore un peu plus à l’incertitude.

Sur la réserve Standing Rock, qui chevauche les deux Dakotas, la tribu a rejoint le Lakota People’s Law Project pour organiser une campagne téléphonique pour mobiliser les électeurs autochtones, surtout dans l’État chaudement disputé de la Caroline du Nord, où des membres de tribus auraient peiné à voter dans le passé.

Dans le Dakota du Nord, des tribus ont contesté une loi qui aurait exigé la présence d’une adresse traditionnelle sur les cartes d’identité. Les militants ont ensuite redoublé d’efforts pour convaincre les gens d’aller vote, et en 2018, deux comtés avec d’importantes populations autochtones ont affiché leur plus fort taux de participation des dernières années.

Melanie Thompson, qui participe à la campagne téléphonique, espère que ce message de détermination rejoindra les électeurs autochtones de la Caroline du Nord dont les votes par correspondance ont été rejetés.

«Ils disent qu’ils s’en vont directement au bureau de vote se mettre en ligne, a dit Mme Thompson. Coronavirus ou pas.»

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