Pauline Marois dénonce l’exclusion des femmes du boys club politique

QUÉBEC — Il est de bon ton de prétendre que le plafond de verre du parlement a volé en éclats. Les femmes auraient apparemment acquis un statut égal aux hommes en politique, incluant l’accès aux plus hautes fonctions. On vous servira aussitôt l’exemple de Pauline Marois.

Mais qu’en pense la principale intéressée, qui sait de quoi elle parle quand on aborde le sujet de la place des femmes en politique?

Son constat, qui s’appuie sur une quarantaine d’années de vie politique, est implacable: encore aujourd’hui, les femmes souffrent du syndrome de l’imposteur et cherchent leurs marques dans l’univers des élus.

«Je trouve cela profondément triste, mais les femmes se sentent encore, souvent, comme des imposteurs» en politique, déplore Mme Marois, dans une longue entrevue accordée récemment à La Presse Canadienne, à l’occasion de la parution mardi de son autobiographie, «Pauline Marois: Au-delà du pouvoir», publiée aux Éditions Québec Amérique.

Pour celle qui dit recevoir souvent les confidences et les demandes de conseils de recrues féminines, la politique demeure un univers construit par les hommes, pour les hommes, où les femmes se sentent en terrain miné.

«C’est un monde, le boys club, qui a ses règles, qui a ses façons de faire, qui est impossible à pénétrer à toutes fins pratiques», selon celle qui aura pourtant dirigé pratiquement tous les ministères, avant d’être cheffe du Parti québécois de 2007 à 2014, et, brièvement, première femme à occuper le bureau du premier ministre du Québec, de 2012 à 2014.

Au regard de sa longue et impressionnante carrière politique, son constat pourra donc étonner. Pourtant, elle affirme dans son livre n’avoir jamais eu l’impression de faire partie de cet impénétrable boys club, cercle de pouvoir occulte et parallèle où les stratégies s’élaborent, les alliances se concluent et les décisions se prennent, autour d’une bière ou d’un bâton de golf.

Pour faire sa place malgré tout dans ce club sélect, le prix à payer aura été pour elle de devoir faire ses preuves constamment, travailler plus fort que les autres, accepter de sacrifier sa vie privée, en faisant oublier qu’elle était une femme et une mère de famille. Et en vivant avec la crainte constante de se faire tasser.

La superwoman

Après avoir fait ses classes dans les cabinets de Jacques Parizeau et Lise Payette et en avoir conclu que la politique active n’était pas pour elle, elle se fait remarquer par René Lévesque, qui la convainc de se présenter aux élections d’avril 1981, qui reportent le PQ au pouvoir. Elle a 32 ans, est sur le point d’accoucher, ce qui ne l’empêche pas d’accéder aussitôt au conseil des ministres, comme responsable de la Condition féminine. C’est une étoile montante.

Elle aura coup sur coup quatre enfants, tout en continuant, comme si de rien n’était, à travailler, sourire aux lèvres, souvent sept jours sur sept, toujours disponible, depuis tôt le matin jusqu’à tard le soir. Quand elle se rend à l’hôpital pour accoucher, les médecins doivent pratiquement lui arracher des mains ses dossiers. Pour un de ses enfants, elle n’a même pas le temps de se rendre à l’hôpital et accouche à la maison.

Paradoxe troublant, la ministre d’alors de la Condition féminine, qui se bat pour étendre les droits des femmes, dont ceux des mères, ne s’accorde aucun répit. Les congés de maternité, c’est pour les autres. Même avec deux, trois, quatre enfants en bas âge, elle ne quitte jamais son bureau plus de quelques jours après chaque accouchement. «La maternité ne m’a jamais ralentie», écrit-elle dans son autobiographie, une brique de 440 pages, qu’elle dédie particulièrement aux jeunes femmes.

L’étiquette de «superwoman» ne tarde pas à lui coller à la peau. Tout paraît si facile pour elle, qui semble faire la preuve que les femmes peuvent tout avoir: mari prospère, ribambelle d’enfants et brillante carrière politique. En prime, elle affiche l’ambition de devenir chef. Sa première tentative date de 1985.

Mais à 71 ans, la superwoman est devenue une grand-maman de huit (bientôt neuf) petits-enfants et elle ne cache pas ses regrets de n’avoir pu être à la maison plus souvent à cette époque. Elle admet que cette image de superwoman, rendue possible grâce à des moyens financiers importants et l’embauche d’une «nanny» à temps complet, a envoyé aux femmes un message «contradictoire», qui pouvait les inciter à se sentir coupables si elles n’arrivaient pas à tout concilier.

«Je n’aurais pas dû agir comme ça», en assumant cette image, dit-elle aujourd’hui, en s’empressant d’ajouter un bémol: c’était impossible d’agir autrement.

Une des règles du boys club: les absentes ont toujours tort. «Le vacuum en politique, ça n’existe pas», tranche Mme Marois, persuadée que si elle s’était absentée plus souvent et plus longtemps pour être auprès de sa famille, elle se serait fait «tasser» sans ménagement, quels qu’aient été ses états de service.

«J’étais assez batailleuse, battante, pour dire: je vais leur prouver que je suis capable de faire ça. Ils ne pourront pas me mettre de côté, sous n’importe quel prétexte, surtout celui d’avoir mis au monde un enfant», dit cette féministe. Faire ses preuves, toujours faire ses preuves.

Elle raconte candidement avoir à l’époque tellement intégré les valeurs du milieu que même ministre de la Condition féminine et mère de plusieurs enfants, elle n’avait jamais songé à revendiquer un congé parental pour les élues (congé qui n’existe toujours pas en 2020). «On n’avait pas pensé à ça. C’est comme ça sur toute la ligne», se désole-t-elle, rappelant que la politique d’alors «c’était un monde d’hommes. Ça l’est encore, (mais) un peu moins qu’avant», selon celle qui mise sur un plus grand nombre d’élues, «la bataille de ma vie», et une solidarité entre elles pour changer les choses.

La femme blessée

Quel est alors le secret de sa longévité politique, malgré les embûches? «Ma résilience et ma constance», dit-elle, ou en termes plus crus, sa grande capacité à encaisser les coups et les humiliations, qui n’ont pas manqué.

Janvier 2001. Lucien Bouchard quitte la vie politique: le poste de premier ministre du Québec devient vacant. Bernard Landry se positionne rapidement et monte une organisation. Fidèle à elle-même dans les grandes occasions, elle hésite, tergiverse. Elle est alors ministre de la Santé, et les critiques fusent de toutes parts. Elle se sent fragile, sur le plan politique. Son collègue ministre François Legault, qui est intéressé par le leadership mais juge l’avance de M. Landry pratiquement insurmontable, lui fait une proposition particulière: former avec lui un «tandem», une candidature bicéphale, seule voie possible selon lui pour espérer battre Landry. Ils conviennent de se revoir pour en discuter. Quelques jours plus tard, par hasard, dans un corridor, elle croise Bernard Landry qui lui annonce que Legault se range dans son camp. Legault a changé d’idée, mais il a omis de l’informer. Elle est dévastée.

«Blessée et en colère, je me suis isolée chez moi pendant quatre ou cinq jours, refusant même de répondre au téléphone», relate-t-elle dans son livre. Les jours passent, elle se fait une raison et renonce à devenir chef pour appuyer Bernard Landry, qui a la voie libre pour devenir premier ministre. Son tour n’est pas encore venu.

Aujourd’hui, elle dit avoir tourné la page et refuse d’en vouloir à François Legault, éternel rival qu’elle n’hésitait pas à qualifier en 2012 de «gros parleur, petit faiseux», un homme qui n’était pas fiable.

Sans vouloir élaborer, elle avoue quand même avoir «vécu des choses difficiles» avec lui quand elle dirigeait le Parti québécois, à partir de 2007, après le départ d’André Boisclair, et que M. Legault a décidé de quitter le navire en 2009, «au moment où j’aurais eu le plus besoin de lui».

En 2005, elle avait fait une deuxième tentative de devenir cheffe, mais on lui avait préféré André Boisclair, qui allait mordre la poussière aux élections de 2007 et démissionner. Son tour était enfin venu, au moment où les appuis au PQ étaient au plus bas.

La phobie du référendum

Après des années difficiles dans l’opposition et la démission de plusieurs de ses députés, elle réussit à prendre le pouvoir, mais de justesse en septembre 2012: le PQ a 54 sièges, les libéraux de Jean Charest 50, la nouvelle CAQ de François Legault 19. Moins d’un point de pourcentage de votes sépare le PQ du PLQ.

En mars 2014, après à peine 18 mois à la tête d’un gouvernement minoritaire, elle ne voit plus «de voie de passage» avec l’opposition, n’arrive pas à faire passer ses lois et ses réformes, et décide de déclencher des élections générales.

La campagne de 2014 est éprouvante. Elle s’empêtre sur des thèmes comme l’armée et les frontières d’un Québec souverain. «Je n’aurais pas dû» répondre aux questions des journalistes sur le sujet, dit-elle aujourd’hui. Mais le mal est fait, les partis rivaux en font la question centrale de la campagne.

Avec le recul, elle se dit aujourd’hui persuadée d’une chose: en 2014, les Québécois n’ont pas voté pour le Parti libéral du Québec et son chef Philippe Couillard, ils ont plutôt affiché leur refus catégorique d’un troisième référendum.

La soirée électorale annonce «une grande peine d’amour», alors que le PQ tombe à 25 % d’appuis et perd 24 de ses sièges.

«C’est même pas la peur de la souveraineté, c’est la peur de se faire poser une question qui allait ramener le débat», elle en est «profondément convaincue».

La tiédeur de l’appui populaire à son parti en 2012 s’explique de la même façon, et elle écrit regretter de ne pas l’avoir compris à l’époque.

La défaite du PQ en 2014 n’a rien à voir non plus avec la controversée Charte des valeurs, qui était très populaire, insiste Mme Marois, mais qui aurait dû s’appeler la Charte de la laïcité de l’État.

Des frissons pour les CPE

Si on lui demande de quelle réalisation à son actif elle est le plus fière, elle n’hésite pas et nomme la création des Centres de la petite enfance (CPE) à 5 $ par jour dans le gouvernement Bouchard.

À l’époque, envoyer son enfant à la garderie «coûtait la peau des fesses», incitant les femmes à rester à la maison.

La travailleuse sociale en elle, qui rêvait de «changer le monde», n’est jamais bien loin. Elle dit avoir des frissons chaque fois qu’elle aborde ce sujet, tellement ce projet a joué à ses yeux un rôle-clé pour faire avancer la cause des femmes, contribuant à faire reculer la pauvreté chez les enfants et à hausser sensiblement le taux de participation des femmes au marché du travail, assurant leur indépendance financière.

«C’est de ça dont je suis le plus fière», dit celle qu’on surnomme «la mère des CPE», dont un des «plus grands regrets» est de voir ce réseau inachevé.

Souverainiste pour toujours

Après deux échecs référendaires et des défaites à répétition du Parti québécois, elle affirme qu’à «aucun moment je n’ai pensé qu’il existait pour le Québec une meilleure option que sa souveraineté».

Elle dit croire encore que le Québec pourrait devenir un pays. «Tant qu’il y aura un véhicule, tant que des gens y croiront, la possibilité du pays du Québec demeurera», écrit celle qui se dit sereine, toujours active, surtout impliquée dans la Fondation pour la langue française, dont elle préside la campagne de financement.

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