Phénix: la facture sera encore plus salée, prévient le vérificateur général

OTTAWA — Les 540 millions $ prévus par le gouvernement fédéral pour régler les problèmes du système de paie Phénix seront nettement insuffisants et il faudra des années pour en venir à bout, constate le vérificateur général.

Son rapport dévoilé mardi démontre l’ampleur du fiasco causé par l’implantation de ce nouveau système en 2016.

«C’est inacceptable, mais même ce mot n’exprime pas toute la gravité de la situation», a affirmé Michael Ferguson en conférence de presse.

Il jette le blâme sur Services publics et Approvisionnement Canada qui a mis quatre mois à reconnaître l’existence du problème et ensuite un an pour en comprendre l’envergure.

Durant ce temps, le nombre de fonctionnaires avec des paies erronées a quadruplé. Un an et demi après le lancement de Phénix, plus de 150 000 employés de l’État ont fait appel au Centre des services de paie de Miramichi, au Nouveau-Brunswick, pour demander des corrections. Certains recevaient des milliers de dollars en trop, d’autres n’ont pas reçu de paie durant des mois.

Au 30 juin 2017, ces erreurs dépassaient 500 millions $ sur une masse salariale d’environ 22 milliards $.

Le vérificateur général appelle le ministère des Services publics et de l’Approvisionnement à régler les problèmes de Phénix une bonne fois pour toutes.

«Le gouvernement doit y remédier en priorité parce que ces problèmes touchent un grand nombre de fonctionnaires», a indiqué M. Ferguson. 

Le gouvernement fédéral a déjà prévu 540 millions $ au cours des trois prochaines années pour y parvenir, mais ce montant pourrait doubler selon le vérificateur général qui se fie à une expérience similaire vécue par le gouvernement australien.

«Le gouvernement doit être conscient qu’il se retrouve peut-être dans la même situation que Queensland Health, un ministère du gouvernement de l’État du Queensland, en Australie, qui, après huit ans, a dépensé plus de 1,2 milliard de dollars canadiens et continue de résoudre les problèmes que pose son système de paye», écrit-il.

En Australie, le problème touchait presque quatre fois moins d’employés qu’au Canada.

Ni la ministre des Services publics et de l’Approvisionnement, Carla Qualthrough, ni son secrétaire parlementaire, Steven MacKinnon, n’ont voulu s’avancer sur le montant qui serait nécessaire pour venir à bout des difficultés causées par le logiciel.

«Non, on ne tombe pas dans des chiffres, a répondu M. MacKinnon à la question d’un journaliste. (…) Maintenant, on ajoute les ressources nécessaires à chaque étape lorsqu’on identifie des problèmes.

«Ne pas payer les fonctionnaires n’est pas une option, a-t-il poursuivi. Notre seule option en ce moment est de faire fonctionner le système de paie Phénix.»

L’option de faire table rase et de recommencer à zéro avec un nouveau système est considérée, mais le gouvernement veut d’abord stabiliser Phénix avant de passer à l’étape suivante.

«Ce sont des décisions trop rapides et un manque de clairvoyance qui nous ont mis dans ce pétrin», a signalé la ministre Qualtrough après avoir blâmé les conservateurs. 

«Le vérificateur général nous recommande de ne pas emprunter à nouveau cette direction parce que tout nouveau système devra gérer les mêmes complexités», a-t-elle continué.

Conservateurs et néo-démocrates ont souligné que ce sont les libéraux de Justin Trudeau qui ont donné le feu vert à l’implantation du système moins de six mois après leur élection au gouvernement.

«C’est le gouvernement libéral qui a décidé de précipiter le lancement (de Phénix) malgré les objections», a affirmé le chef conservateur, Andrew Scheer.

«Lorsque nous étions au pouvoir, il y a eu deux rapports produits par des fonctionnaires qui indiquaient que le système n’était pas prêt et nous avions retardé son implantation à deux reprises», a soutenu l’ex-président du Conseil du Trésor sous Stephen Harper, Tony Clement.

«Les libéraux avaient plusieurs rapports en main les avertissant qu’il y aurait des problèmes (avec Phénix) et ils les ont ignorés», a-t-il ajouté.

Le député néo-démocrate Matthew Dubé estime que le gouvernement devrait tout simplement s’atteler à la tâche et cesser de perdre son temps à blâmer ses prédécesseurs.

«Si le gouvernement libéral mettait autant d’effort à réparer le système (…) qu’à blâmer le gouvernement précédent, peut-être qu’on serait rendu à quelque part», a-t-il dit.

Autopsie d’un fiasco

Le système Phénix conçu par IBM visait à centraliser l’administration de la paie de près de 70 pour cent des fonctionnaires fédéraux répartis dans 46 ministères et organismes et à remplacer le système qui était utilisé depuis les années 1970.

Les 1200 conseillers en rémunération qui travaillaient alors pour le gouvernement fédéral ont perdu leur poste et ont été remplacés par 460 nouveaux conseillers et 90 employés de soutien au centre de paie installé à Miramichi.

Cinquante-cinq autres ministères et organismes, qui avaient conservé leurs conseillers en rémunération, ont commencé à rentrer leurs données dans le système Phénix, ce qui a contribué au problème, selon le vérificateur général.

Services publics et Approvisionnement Canada ne leur a pas fourni toute l’information ni toute l’aide nécessaire pour corriger les problèmes qui ne cessaient de s’accumuler.

Le ministère prévoit maintenant recruter 1400 employés supplémentaires pour résoudre ces erreurs de paie avec les 540 millions $ prévus pour gérer la crise.

«Cela représente bien plus que les 1200 conseillers en rémunération qui avaient perdu leur poste lors de la centralisation des services de paye», souligne le vérificateur général.

La facture dépasse donc largement les économies anticipées par Ottawa. Phénix devait générer des économies de 70 millions $ par année après sa mise en oeuvre.

Les décisions du gouvernement conservateur de Stephen Harper qui ont mené à l’implantation de ce système feront l’objet d’un autre rapport qui sera dévoilé au printemps.

Entre-temps, Michael Ferguson émet six recommandations. Il enjoint notamment Services publics et Approvisionnement Canada à effectuer une analyse en profondeur des problèmes de paie causés par Phénix pour stopper leur accumulation et trouver la meilleure solution pour y mettre fin.

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Phénix en chiffres

310 millions $ pour la conception

290 000 fonctionnaires fédéraux à payer

80 000 règles de rémunération à programmer pour 105 conventions collectives

1400 employés supplémentaires embauchés pour gérer la crise