La possible perte de confiance de la population envers le SPVM sème l’inquiétude

MONTRÉAL – Le directeur Philippe Pichet avoue être inquiet d’une éventuelle perte de confiance du public face au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) au lendemain d’un reportage de l’émission «J.E.» où des ex-policiers ont accusé des collègues d’avoir fabriqué de la preuve contre eux afin de les empêcher de dévoiler des allégations de corruption au sein du SPVM.

Cette inquiétude est d’ailleurs partagée par l’ensemble de la classe politique.

En entrevue avec La Presse canadienne, mercredi, M. Pichet a qualifié les allégations des ex-policiers de son service de «préoccupantes» et «troublantes», reconnaissant être inquiet face à une érosion de la confiance des citoyens.

«C’est sûr, parce que la confiance des citoyens envers son service de police, c’est la base des choses pour nous donner une légitimité», a-t-il fait valoir

Philippe Pichet, qui a demandé à la Sûreté du Québec (SQ) de rouvrir et revoir en profondeur les dossiers d’enquête dont il est question, dit lui-même faire confiance à son service, mais cela ne l’a pas empêché de s’interroger sur le fait que personne ne se soit adressé à lui auparavant.

«Pourquoi, depuis un an et demi que je suis en poste, personne ne me fait parvenir d’information et qu’hier ça sort à J.E.?» s’est-il interrogé.

Il assure que si la SQ met au jour quelque geste répréhensible à quelque moment que ce soit en cours d’enquête, il posera les gestes nécessaires sans hésitation et avisera immédiatement le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP). La fabrication de preuve ouvre la porte à des accusations criminelles.

Ces allégations s’inscrivent dans une suite d’événements — dont la surveillance de journalistes — qui ont comme point d’origine commun des dossiers susceptibles de mettre le SPVM dans l’embarras. Interrogé sur l’existence de possibles réflexes d’autodéfense au sein du corps policier, le directeur Pichet a précisé que c’était uniquement la division des Affaires internes qui était visée et a insisté sur le fait que l’écrasante majorité des policiers font leur travail de manière professionnelle.

La Fraternité des policiers de Montréal, de son côté, a demandé au ministre de la Sécurité publique, Martin Coiteux, de «redresser» d’urgence le SPVM.

La Fraternité, qui est en guerre ouverte contre les méthodes de la division des Affaires internes, réclame depuis plusieurs mois le départ de son patron, l’inspecteur-chef Costa Labos, qui a lui-même été blanchi, en septembre dernier, de soupçons d’avoir menti à un juge pour obtenir un mandat de perquisition.

Enquête indépendante?

L’un des ex-policiers interviewés par TVA, l’ex-inspecteur Giovanni Di Feo, a dit n’être ni surpris, ni satisfait de voir le dossier confié à la SQ, lorsque rejoint par La Presse canadienne.

Selon lui, il faudrait «une enquête plus large sur ce qui se passe à l’intérieur du service de police», enquête qu’il aurait été préférable de confier au Bureau des enquêtes indépendantes (BEI).

Il s’est néanmoins dit encouragé par ce «premier pas» qui consiste à reconnaître qu’il y a un problème, mais a dit espérer que la SQ y consacre des enquêteurs chevronnés et méticuleux.

L’appel à une intervention du BEI plutôt que la SQ a également été lancé à l’Assemblée nationale, tant par le Parti québécois que par la Coalition avenir Québec (CAQ), mais cette demande a été rejetée d’emblée par le ministre responsable, Martin Coiteux.

«Ils (les enquêteurs du BEI) n’ont pas été formés pour ça», a tranché M. Coiteux, affirmant qu’il aurait fallu modifier le mandat de l’organisme avant de procéder.

Cette affirmation a été contredite non seulement par le chef péquiste, Jean-François Lisée, qui a fait valoir que le Bureau a bel et bien ce pouvoir et qu’il a été mis sur pied justement pour prévenir que «la police enquête sur la police», mais aussi par le BEI lui-même.

«Le ministre de la Sécurité publique peut également, dans des cas exceptionnels, confier au BEI une enquête sur tout autre événement impliquant un agent de la paix et ayant un lien avec ses fonctions ou sur toute allégation d’infraction criminelle commise par un policier», a indiqué l’organisme par voie de communiqué.

Crise de confiance?

S’il y a un élément qui fait l’unanimité, toutefois, c’est que les préoccupations du directeur Pichet face à la confiance du public sont fondées.

«Il faut faire la lumière parce qu’au bout de la ligne, il y a aussi une question de confiance de l’institution», a déclaré le maire de Montréal, Denis Coderre, ajoutant que «s’il faut faire le ménage, qu’on le fasse».

«(Ce) sont des allégations qui sont très, très graves et qui peuvent remettre en question la confiance des citoyens dans les institutions policières», a déclaré le ministre Coiteux.

Jean-François Lisée est allé dans le même sens. «Arrivent à répétition des allégations troublantes sur le comportement du SPVM, de ses cadres et de guerres intestines qui minent la confiance du public face au SPVM. Les corps policiers, les procureurs et les tribunaux (doivent avoir) la confiance du public, (…) notre État de droit repose là-dessus», a-t-il dit, réclamant au passage la suspension du directeur Pichet jusqu’à ce que l’enquête soit terminée, comme il l’avait fait en marge de la surveillance de journalistes.

Le porte-parole de la CAQ, André Spénard, a également appuyé sa demande d’une intervention du BEI sur la confiance. «Pour avoir la confiance de la population — surtout de Montréal — dans nos institutions, je pense que ça prend une enquête du BEI», a-t-il dit.

Le député solidaire Amir Khadir a pour sa part invoqué l’accumulation de révélations. «Ce n’est pas la première grande situation qui met à mal la confiance du public. (…) On fait face à une situation de crise de confiance vis-à-vis des corps policiers qui, depuis une dizaine d’années, épisode après épisode, s’aggrave», a-t-il dit.