Pierre Poilievre boude la presse parlementaire depuis sa nomination à la tête du PCC

MONTRÉAL — Pierre Poilievre ne s’est toujours pas prêté à l’exercice de répondre aux questions des journalistes de la Tribune de la presse parlementaire canadienne depuis son accession à la tête du Parti conservateur du Canada et si l’on se fie au ton de ses explications données en conférence de presse mercredi matin, il ne semble pas pressé de le faire.

Le chef de l’opposition officielle a tenu une conférence de presse dans une épicerie de Vancouver, mercredi matin, pour illustrer les conséquences de l’inflation sur le prix des denrées et sur l’insécurité alimentaire des Canadiens. Il a alors répondu à quelques questions des journalistes pour une rare fois depuis son élection comme chef le 10 septembre.

En deux mois, outre la conférence de presse de mercredi, M. Poilievre dit avoir offert une disponibilité aux médias de Toronto et une autre aux médias de Vancouver, mais son bureau n’a pas répondu à nos demandes de précisions à savoir à quel moment cela a eu lieu. La Presse Canadienne a retracé une vidéo sur YouTube d’une soi-disant conférence de presse avec des médias pendjabis de Toronto, mais celle-ci ne contient encore une fois qu’un monologue du chef. Il n’a pas été possible de confirmer si c’est bien la rencontre à laquelle M. Poilievre faisait référence.

Le chef du PCC a tout de même accordé des entrevues à quelques médias, dont le National Post, La Presse et le Journal de Montréal, mais en 60 jours comme chef conservateur, il n’a toujours pas daigné rencontrer les journalistes affectés quotidiennement aux activités de la colline du Parlement à Ottawa.

Pour être bien précis, M. Poilievre a bien annoncé une conférence de presse le 13 septembre, quelques jours après sa nomination, mais on a interdit aux journalistes de poser des questions. Le correspondant du Globe and Mail, David Akin, s’est alors chargé d’interrompre le monologue du chef de l’opposition en lui posant ses questions haut et fort. Cette intervention a forcé Pierre Poilievre à accorder deux questions aux journalistes présents.

En soixante jours comme chef de l’opposition officielle à Ottawa, le chef conservateur a donc répondu à deux questions à Ottawa.

Mercredi, le correspondant parlementaire de Radio-Canada, Christian Noël, a interpellé le chef conservateur afin de savoir pourquoi il refusait de répondre aux questions des journalistes.

Cette initiative semble avoir piqué Pierre Poilievre qui s’est d’abord braqué en accusant le journaliste d’être dans l’erreur puisqu’il avait rencontré les médias à Toronto et à Vancouver en plus de s’asseoir avec un représentant du National Post. Il a soutenu avoir pris 40 minutes de questions.

«Je suis ici, je reçois des questions, il y a des journalistes partout au pays, ce ne sont pas juste les journalistes parlementaires qui vont contrôler l’agenda», a-t-il ensuite ajouté.

Il s’est défendu de fuir les journalistes en plaidant que les reporters de la Colline n’étaient pas les seuls représentants des médias au pays. 

«Ce n’est pas juste les journalistes parlementaires qui vont contrôler l’agenda, a-t-il martelé. J’étais disponible, j’ai pris des questions des journalistes, mais ce ne sont pas juste les journalistes parlementaires qui peuvent poser des questions.»

En toute fin de conférence de presse, le journaliste du Globe and Mail Mike Hager a relancé M. Poilievre en anglais puisqu’il n’avait pas directement répondu à la question visant à savoir pourquoi il refusait de s’adresser aux journalistes de la tribune parlementaire comme le font tous les autres chefs de partis.

«Nous allons prendre des questions», a d’abord concédé le chef conservateur avant de revenir à la charge en accusant les correspondants politiques de chercher à manipuler le débat. 

«Ce n’est pas à la tribune parlementaire de contrôler l’agenda et j’ai l’impression que c’est ce qui se passe. La tribune croit qu’elle doit dicter le débat politique. Je pense qu’on a un grand pays avec des gens qui ne sont pas tous membres de la tribune parlementaire», a-t-il poursuivi.

La Presse Canadienne compte plusieurs journalistes membres de la Tribune de la presse parlementaire canadienne.

Liberté de presse

Pour le professeur à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Patrick White, «c’est une manière pas très brillante d’essayer de contourner la tribune de la presse». Il rappelle que les journalistes politiques à Ottawa sont là pour rester et qu’il aura encore à les côtoyer s’il doit devenir premier ministre un jour.

Lui-même ancien correspondant politique du côté de l’Assemblée nationale à Québec, M. White ajoute qu’il ne faut pas sous-estimer le rôle des journalistes de la tribune qui sont «les chiens de garde de la démocratie».

«Les journalistes sont là comme quatrième pouvoir, ce n’est pas pour rien, c’est pour avoir des réponses à des questions légitimes, ce ne sont pas des caprices de journalistes, observe-t-il. Ce sont les citoyens qui vont en pâtir en ayant accès à moins de textes sur les réactions de M. Poilievre, à part les réactions officielles.»

Par ailleurs, cet expert des médias ne comprend pas trop la stratégie du chef de l’opposition alors que les élus de l’autre côté de la chambre cherchent habituellement à obtenir le plus de visibilité possible pour faire ombrage au gouvernement. Il croit que cette pratique aura un «effet boomerang» qui se retournera contre les conservateurs.

En tentant d’expliquer sa position, Pierre Poilievre a déclaré mercredi que les politiciens seraient «trop obsédés par la colline parlementaire» et qu’ils auraient intérêt à «aller voir le vrai monde pour parler avec de vrais gens sur le terrain».

«Des gens qui vivent leur quotidien avec les conséquences des terribles politiques de Justin Trudeau, qui ne parviennent pas à payer leurs factures, qui voient la criminalité exploser dans les rues, qui n’ont pas accès à des médicaments pour leurs enfants chez leur pharmacien alors qu’il y en a au sud de la frontière», a argué M. Poilievre.

Il dit vouloir raconter ces histoires et s’attaquer à ces problèmes. Il n’est toutefois pas clair en quoi le fait de ne pas répondre aux questions des journalistes ait un quelconque lien avec ces objectifs.

Patrick White pense plutôt qu’«il se fourvoie complètement» en fuyant les médias de la tribune.

«Je crois qu’il se voit vraiment en opposition aux médias et qu’il ne comprend pas le fonctionnement des médias et qu’il se perçoit essentiellement comme une victime», soutient le professeur de l’UQAM.

Il précise que pour travailler à la tribune parlementaire, les journalistes doivent traverser un processus d’accréditation rigoureux et détenir des cartes de journalistes professionnels. Ces places sont donc réservées à des médias établis dont les pratiques respectent un code de déontologie du journalisme.

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