Procès de Gilbert Rozon: son avocate a attaqué le témoignage de la plaignante

MONTRÉAL — Pour éviter que Gilbert Rozon ne soit déclaré coupable, son avocate s’est affairée vendredi à attaquer le témoignage de la plaignante, qu’elle a décrit comme un récit parsemé «de trous de mémoire» et rempli de contradictions et d’invraisemblances.

C’est la principale ligne de défense qui a été utilisée par Me Isabel Schurman.

Le procès criminel de Gilbert Rozon a entamé son dernier droit alors que se déroulait l’ultime étape des plaidoiries. 

Mais les avocats de l’accusé ayant plaidé toute la journée — Me Pierre Poupart a pris le relais de Me Schurman en après-midi — il ne restait plus de temps pour le procureur de la Couronne. C’est donc le 19 novembre que Me Bruno Ménard pourra présenter à son tour ses arguments à la juge Mélanie Hébert de la Cour du Québec.

Les accusations de viol et d’attentat à la pudeur ont été portées pour des événements qui se sont déroulés il y a 40 ans.

L’ex-magnat de l’humour avait alors 25 ans, cinq de plus que la plaignante — dont l’identité est protégée par une ordonnance de non-publication. L’homme, qui a maintenant 66 ans, a nié avoir commis ces crimes.

Pour qu’il soit acquitté, Me Schurman a notamment fait valoir toutes les occasions où la plaignante a admis en Cour ne pas se souvenir des mots exacts prononcés lors de sa soirée avec Gilbert Rozon, ni ceux utilisés pour le repousser.

En plus de relever ce qu’elle a appelé «ses trous de mémoire», Me Schurman a indiqué à la juge avoir deux autres angles d’attaque: ainsi, elle s’en est aussi prise aux «contradictions» entre les différentes déclarations de la plaignante et aux invraisemblances dont son témoignage serait truffé.

«Il serait dangereux de fonder une condamnation criminelle sur ce témoignage dont la fiabilité est questionnable», teinté par un désir inscrit dans la foulée du mouvement #MeToo, afin de faire payer l’accusé et de le forcer à rendre des comptes.

Cette toile de fond invite à la prudence, estime l’avocate de Gilbert Rozon.

Ici, le passage du temps compromet aussi la fiabilité du témoignage de la plaignante, a-t-elle fait valoir.

Et s’il y a peut-être des éléments de vérité dans son récit, «dans le « peut-être » réside le doute».

Et s’il y a un doute, l’homme doit être acquitté, a-t-elle rappelé.

Les deux versions

La plaignante a relaté lors du procès en octobre comment s’est déroulé un rendez-vous galant avec l’accusé.

En chemin pour la reconduire chez elle, l’homme s’est arrêté à la maison de sa secrétaire pour aller chercher des documents. À l’intérieur, la femme a raconté qu’il s’est jeté sur elle pour l’embrasser, en lui mettant la main sur le décolleté et qu’il a ensuite tenté de lui retirer ses petites culottes. Elle s’est débattue et l’a repoussé pour qu’il cesse. Disant n’avoir pas d’autres options pour rentrer chez elle, et jugeant qu’il avait bien compris son refus, elle a passé la nuit sur place, seule, dans une chambre. Au petit matin, elle s’est réveillée parce que Gilbert Rozon était sur elle, déterminé à avoir une relation sexuelle. Elle ne voulait pas, a-t-elle témoigné, insistant qu’il n’y a pas eu de consentement.

L’accusé a livré une autre version: il soutient qu’il a invité la jeune femme à prendre un dernier verre dans une maison louée par une de ses employées, et à laquelle il avait accès. Après l’avoir caressée et embrassée, il dit avoir mis sa main sous sa jupe, mais avoir tout arrêté quand elle s’est raidie et lui a dit: «non». Dépité, il est allé se coucher et s’est réveillé en voyant la plaignante à califourchon sur lui, en train de «se faire l’amour» sur lui.

La plaidoirie

Dans sa plaidoirie, Me Schurman a donné plusieurs exemples des «trous de mémoire» ou du manque de détails de la version de la plaignante: elle ne se souvient pas si l’accusé a éjaculé, elle ne peut donner de détails sur le viol allégué, disant uniquement se souvenir de la fenêtre qu’elle a fixée pendant qu’il s’exécutait, et elle ne se rappelle pas de l’année exacte lors de laquelle tout cela s’est déroulé — 1979 ou 1980. Me Schurman a insisté sur le fait que la femme n’a pas tenté de vérifier la date de ce rendez-vous avec l’accusé bien qu’il aurait été facile de le faire: son frère a été poignardé cette nuit-là, qui a marqué la famille.

«Il manque des détails, il y a des trous.»

Aussi, Me Schurman trouve étrange que lors de sa déclaration aux policiers, la plaignante n’a jamais prononcé les mots «non-consentement» ou encore la phrase «je n’ai pas consenti», un langage pourtant utilisé lors du procès. L’avocate a laissé entendre que la femme a commencé à utiliser ces expressions après avoir parlé aux policiers et ainsi réalisé leur importance.

«On ne saura jamais comment elle a été influencée par les policiers» dans la reconstruction des événements qui se sont déroulés il y a plus de 40 ans.

L’avocate a aussi invité la juge à se questionner sur le fait que la plaignante a passé la nuit dans une maison avec Gilbert Rozon, plutôt que de quitter alors qu’elle venait, selon ses dires, de subir des attouchements non désirés. «On n’est pas dans un dossier de menaces, de voies de fait, de séquestration ou de contrainte.»

Cela a fait réagir la juge Hébert, qui a rappelé à l’avocate qu’elle n’allait pas tirer d’inférence basée sur des stéréotypes ou des mythes sur les agressions sexuelles.

Me Schurman a fait valoir qu’alors que son témoignage de la soirée est plutôt détaillé, la séquence du matin «n’est pas claire dans sa tête». Elle ne se souvient pas de ce qu’elle a dit à l’accusé qui était sur elle, alors qu’elle porte des accusations graves contre lui.

«La preuve dans son ensemble démontre que son témoignage n’est pas fiable.»

Comité d’accueil

À son arrivée au palais de justice de Montréal, l’accusé a reçu tout un accueil: il a été entouré sur le parvis par quelques dizaines de manifestantes, qui lui criaient notamment «en prison!».

Une jeune femme, Coralie Laperrière, présente devant le palais, a expliqué que ce procès démontre tout ce qui ne marche pas avec la justice dans les causes d’agressions sexuelles. Comme d’autres manifestantes, elle réclame une réforme du système judiciaire, pour que les victimes soient mieux accompagnées.

Pour rentrer dans la salle de cour, le fondateur de Juste pour rire, Gilbert Rozon, a aussi dû franchir une colonne de femmes, positionnées de deux côtés du corridor, et arborant des masques sur lesquels il était écrit #MeToo. 

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