Procès de la loi 21: des témoins l’ont défendue, l’égalité homme-femme devant primer

MONTRÉAL — Des parents se sont portés mardi à la défense de la Loi sur la laïcité de l’État, faisant valoir au tribunal que les signes religieux n’ont pas leur place à l’école. Il faut penser aux élèves avant tout, disent-ils, car ils ont droit à un environnement neutre pour apprendre, où l’égalité entre les hommes et les femmes est mise de l’avant.

«Porter un signe religieux, ça montre une préférence pour une religion», a fait valoir Nadia El-Mabrouk, une mère de deux enfants, professeure titulaire en informatique à l’Université de Montréal.

«Ça influence les enfants», a soutenu la femme, qui a grandi en Algérie.

«Et l’éducation religieuse des enfants, ça appartient aux parents.»

Mme El-Mabrouk est de confession musulmane, comme d’autres femmes qui ont témoigné lundi pour soutenir l’existence de la Loi sur la laïcité de l’État, faisant contraste avec les témoins appelés à la barre par ceux qui cherchent à faire invalider la mesure législative: la semaine dernière, ils ont fait témoigner trois enseignantes musulmanes et une sikhe qui soutiennent qu’elle est discriminatoire et a affecté leurs possibilités d’emploi.

Le procès de la Loi sur la laïcité de l’État – connue avant son adoption comme le projet de loi 21 – s’est ainsi poursuivi mardi au palais de justice de Montréal.

Adoptée en juin 2019 par l’Assemblée nationale, cette loi interdit le port de signes religieux à certains employés de l’État lorsqu’ils sont dans l’exercice de leurs fonctions, dont les policiers, procureurs de la Couronne et gardiens de prison, ainsi qu’aux enseignants des écoles publiques du primaire et du secondaire.

Pour Mme El-Mabrouk, il ne faut pas faire passer les droits des enseignants de porter des signes religieux avant les droits des enfants et de leurs parents.

L’école existe pour les enfants, pas pour les enseignants, a-t-elle relevé, lorsqu’interrogée par l’un des avocats du Mouvement laïque québécois (MLQ), qui l’a fait témoigner. Et ils doivent être protégés «de toute pression religieuse, de tout prosélytisme religieux».

La professeure a expliqué que selon elle, le voile ou hijab transmet un message selon lequel la femme doit se cacher les cheveux pour ne pas attiser le désir de l’homme.

«C’est un message sexiste, dit-elle, et insultant pour les hommes comme pour les femmes.» Les hommes ne sont pas des prédateurs sexuels, a-t-elle poursuivi. 

Elle a rappelé que dans plusieurs pays, les femmes se battent contre le port imposé du voile. Le hijab est vu comme l’attribut de celles qui sont vertueuses et cela met une pression sur toutes. En Algérie, elle a failli porter le hijab: par conviction, mais aussi par peur, vu la montée de l’islam politique, a-t-elle raconté. Son père l’en a dissuadée, lui disant de ne pas s’embarquer dans «cet intégrisme religieux».

Le port du hijab n’est pas rare en milieu scolaire: à un certain moment, au service de garde de ses enfants, la moitié du personnel était voilé, a-t-elle illustré.

«De garder le voile, quitte à perdre son emploi, ça dénote un intégrisme religieux», juge la professeure.

Le juge Marc-André Blanchard de la Cour supérieure l’a pressée de questions, lui signalant même qu’il voyait des contradictions dans son témoignage. Il lui a demandé comment le port de signes religieux par des enseignantes brime sa liberté de conscience à elle.

«Cela transmet des valeurs religieuses qui sont contraires à mes valeurs, dont l’égalité des sexes», a-t-elle rétorqué. 

L’enseignement de la diversité et de la tolérance ne fait-il pas partie de la mission pédagogique? a-t-il insisté.

La femme a répondu qu’elle considère que le voile est une dérive de l’islam politique et que pour respecter la diversité, il faut notamment ne pas heurter ceux qui ont vécu des choses difficiles avec la religion. La laïcité offre un espace où tout le monde peut coexister, sans tensions ni conflits entre la religion de chacun, juge-t-elle.

Pour elle, l’enseignant est le substitut du parent à l’école et représente l’autorité. De la même façon que les crucifix ont été retirés des salles de classe pour ne pas que les enfants aient ce symbole du christianisme sous leur nez toute l’année,  et qu’ils les influencent, la laïcité devait être de mise pour les enseignants.

Un père de deux enfants et professeur de philosophie, François Dugré, a aussi témoigné. Il a suivi le débat judiciaire entourant la Loi sur la laïcité.

«J’ai trouvé qu’on a fait beaucoup valoir le droit des professeurs et que c’était déséquilibré par rapport aux droits de mes enfants.»

Il estime que même si l’enseignant ne fait pas de prosélytisme actif, le signe religieux nuit à une réflexion libre et à la discussion.

«Ça ne favorise pas certains débats», juge-t-il. 

Les deux parents ont expliqué qu’ils n’ont rien contre le port de signes religieux dans les autres sphères de la société: «les gens peuvent faire ce qu’ils veulent!». Ils demandent toutefois une neutralité à l’école primaire et secondaire.

La Loi sur la laïcité de l’État ne fait pas l’unanimité. Elle est contestée devant les tribunaux par plusieurs groupes, qui la jugent notamment discriminatoire envers les minorités religieuses, dont les femmes musulmanes, qui seraient particulièrement visées par la loi.  

Au terme de ce procès, le juge Blanchard devra déterminer si la loi survivra à cette contestation ou si certains de ses articles seront invalidés.

Le procès se poursuit mercredi avec des témoins experts appelés à la barre par le gouvernement du Québec, qui défend sa loi.

Laisser un commentaire