Centenaire du naufrage de l’Empress of Ireland: l’importance de se rappeler

MONTRÉAL – Sachant fort bien que le paquebot à bord duquel il se trouvait avec sa famille ferait naufrage d’une minute à l’autre, Leonard Delamont a détaché sa veste de sauvetage et l’a donnée à sa mère. Il l’a ensuite embrassée avant de se lancer dans les eaux glacées du fleuve Saint-Laurent.

Le jeune homme, qui n’a jamais été revu, est l’une des 1012 personnes ayant perdu la vie en cette nuit brumeuse après que l’Empress of Ireland eut heurté un autre navire, le Storstad, au large de la péninsule de Gaspé. En l’espace de 14 minutes, le paquebot avait sombré.

Le naufrage qui s’est produit le 29 mai 1914 est l’un des plus graves accidents maritimes de l’histoire du pays, mais de nombreux Canadiens n’en ont jamais vraiment entendu parler.

La tragédie de l’Empress of Ireland n’a pas été aussi médiatisée que celle du luxueux Titanic, qui avait coulé deux années auparavant. Mais selon certains experts, l’approche du centenaire de l’accident pourrait changer la donne.

L’anniversaire sera souligné par l’émission de timbres commémoratifs et de pièces de monnaie. Une exposition sera lancée au musée canadien de l’histoire, un monument sera dévoilé et des cérémonies se tiendront à divers endroits au pays.

Les descendants des passagers qui se trouvaient à bord du navire, comme la nièce de Leonard Delamont, espèrent que le centenaire du naufrage permettra aux Canadiens d’en apprendre davantage sur la tragédie et sur les centaines de victimes qui ont péri cette nuit-là.

«Beaucoup de Canadiens ne connaissent pas l’histoire, et j’imagine que je ferais partie de ces gens si je n’avais pas un lien familial», a affirmé June Ivany, qui espère participer aux événements prévus cette semaine à Rimouski, non loin du site de l’accident maritime.

Avant la collision mortelle, le paquebot avait joué un rôle important dans l’histoire de l’immigration canadienne. Entre 1906 et 1914, environ 120 000 immigrants européens ont quitté le Vieux Continent pour commencer une nouvelle vie au Canada.

Selon le gouvernement fédéral, environ un million de Canadiens — donc une personne sur environ 35 — a un ancêtre qui a voyagé à bord de l’Empress of Ireland. D’autres croient que le ratio est plus modeste, soit une personne sur 60.

Mais malgré son importance historique, le naufrage du bateau a été éclipsé par celui de deux autres transatlantiques: le Titanic et le Lusitania, qui ont tous deux fait plus de 1000 victimes.

En 1912, le premier a frappé un iceberg, faisant environ 1700 victimes. Le second a été torpillé par un sous-marin allemand en 1915. Près de 1200 personnes ont été tuées dans cette attaque.

Le naufrage de l’Empress of Ireland a certes fait les manchettes à l’international, mais l’attention de la planète s’est rapidement dirigée vers un autre événement: la Première Guerre mondiale, qui a éclaté quelques semaines plus tard.

Au fil des ans, les familles touchées par le désastre, comme la famille Delamont, ont fini par occulter le sujet pour éviter d’éveiller de douloureux souvenirs.

«On n’en parlait pas pendant mon enfance», a indiqué June Ivany, qui a partagé l’histoire de sa famille sur un site Internet consacré à l’anniversaire de la tragédie.

Les quatre membres de la famille de Leonard Delamont qui étaient à bord du navire — incluant sa mère Seraphine, à qui il avait donné sa veste de flottaison — font partie des 465 chanceux qui ont survécu au naufrage.

En plus d’entendre les histoires sur le sacrifice de son oncle, Mme Ivany en a aussi appris davantage sur la pénible expérience de sa tante Elizabeth.

«On lui a arraché des cheveux pendant qu’elle était dans l’eau, a-t-elle relaté. Elle n’a jamais voulu retourner dans une baignoire parce qu’elle était terrifiée par l’eau.»

Le naufrage a également changé le cours de la vie des familles de certaines victimes.

Donna Parker soutient qu’elle ne serait pas en vie n’eût été de l’événement.

Son grand-père, Will Clark, a perdu sa première épouse Lavinia et leur fille âgée de neuf ans, Nellie, dans la tragédie. Il n’avait pas effectué le voyage avec elles puisqu’il devait rester à la maison pour travailler, selon Mme Parker.

Will Clark s’est plus tard remarié. Il a eu deux enfants, huit petits-enfants et plusieurs arrière-petits-enfants.

«La chose qui m’affecte, c’est que c’est une histoire terriblement tragique, mais malgré cela, ma famille n’aurait pas existé sans cela», a exposé Mme Parker, qui habite la ville d’Ancaster, en Ontario, et qui prévoit elle aussi prendre part aux événements commémoratifs qui auront lieu à Rimouski.

«Cela fait partie de notre histoire, a-t-elle poursuivi. Je pense simplement que ces gens ne devraient pas être oubliés.»

Chris Klausen, qui possède l’une des plus impressionnantes collections d’artefacts de l’Empress of Ireland, croit que l’histoire a été oubliée parce que la majorité des passagers qui ont péri dans l’accident faisaient partie de la classe moyenne, contrairement à ceux qui prenaient place à bord du luxueux Titanic.

«Il y a enfin une reconnaissance; ce sera un baume pour les familles», a-t-il suggéré.

Certaines d’entre elles se tourneront du côté de Rimouski par devoir de mémoire.

Des événements auront lieu dans la prochaine semaine au musée maritime de Pointe-au-Père, où un pavillon entier est dédié à la tragédie. Les cloches de l’église de Rimouski et du village de Sainte-Luce, situé à une vingtaine de kilomètres de là, sonneront à l’unisson le 29 mai à 1h55, heure à laquelle l’Empress of Ireland a percuté le Storstad.

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