Charbonneau: une cadre du CUSM s’est fait dire de se rappeler d’où vient sa paie

MONTRÉAL – Une cadre du CUSM, Immacalata Franco, a affirmé à la Commission Charbonneau, mercredi, que le directeur adjoint de l’hôpital universitaire anglophone, Yanaï Elbaz, a fait pression sur elle pour tenter d’influencer son choix, alors qu’elle siégeait à un comité de sélection pour choisir le consortium chargé de construire le CUSM.

Mme Franco, directrice adjointe des programmes et services au Centre universitaire de santé McGill, représentait les professionnels de la santé du CUSM. Elle a siégé à deux sous-comités de sélection, en plus de participer au départ à des ateliers de discussions avec les deux consortiums qui soumissionnaient, à savoir SNC-Lavalin_GISM (Groupe immobilier de santé McGill) et OHL-PCUSM (Partenariat CUSM).

Un jour, Yanaï Elbaz _ un des accusés dans le dossier du CUSM _ est venu la voir à son bureau en octobre ou novembre 2009. «Il a pris soin de me rappeler qu’il fallait faire ce que le patron voulait et de me rappeler d’où venait ma paie pendant ce temps-là», a-t-elle résumé.

Ce patron était le directeur général du CUSM, Arthur Porter, qui favorisait le consortium SNC-Lavalin_GISM, selon ce qui a été mis en preuve à ce jour devant la commission d’enquête.

Mme Franco a été ébranlée. «J’ai beaucoup réfléchi à cette période-là. Ça a été une période assez difficile. Sur le coup, on ne fait rien.»

Elle a affirmé que comme représentante des professionnels de la santé, elle savait qu’elle avait «beaucoup d’influence» auprès de ses collègues, mais elle a refusé de s’en servir pour contrecarrer les pressions de M. Elbaz. «Au contraire, je leur ai rappelé d’être rigoureux dans leur évaluation» des soumissions, a-t-elle souligné.

Plus tard, elle a été étonnée d’entendre dire que le conseil d’administration avait entériné la recommandation d’Arthur Porter de choisir le consortium SNC-Lavalin_GISM. L’annonce avait même été faite à l’interne au CUSM.

Elle s’est dite surprise d’abord parce qu’à ses yeux, le choix officiel n’était pas encore fait et que le processus avait été interrompu, puisque les deux soumissionnaires dépassaient nettement le «critère d’abordabilité» et qu’il fallait donc trouver une solution de rechange.

De plus, Mme Franco savait que «l’évaluation qualitative» des projets faite par les sous-comités de sélection «indiquait un autre gagnant» que SNC-Lavalin_GISM.

Le processus d’appel d’offres a finalement été relancé par le gouvernement du Québec en 2010.

Cette fois, Mme Franco a été écartée des comités de sélection, selon elle par le Dr Porter et M. Elbaz. «C’était évident qu’ils ne voulaient pas que je participe à la deuxième phase», a-t-elle opiné.

La juge France Charbonneau lui a demandé si elle a alors soupçonné de la corruption. «Pas à ce niveau-là», a soutenu le témoin, qui a admis cependant qu’elle savait que «le directeur de l’hôpital avait une préférence envers un soumissionnaire, mais pas à ce niveau-là».

Autre cadre impliqué

Après Mme Franco, c’était au tour de Miguel Fraile Delgado, directeur général d’OHL Construction Canada _ qui faisait partie du consortium perdant _ de venir raconter qu’un autre cadre de SNC-Lavalin, Riadh Ben Aïssa, lui avait demandé de se retirer du processus relancé, le 25 janvier 2010, en le prévenant qu’il lui ferait la vie dure s’il ne le faisait pas.

M. Fraile a relaté que M. Aïssa _ qui fait aussi face à des accusations dans le dossier du CUSM _ l’avait fait venir à son bureau du centre-ville de Montréal pour lui dire qu’OHL n’était «personne», n’était «rien» et que «peut-être, si on se retirait, il pourrait former une association avec nous pour d’autres projets, parce qu’il avait une compagnie très forte et très puissante au Canada».

M. Aïssa répétait que «si on gagnait le contrat, il allait faire notre vie impossible», a relaté M. Fraile.

De plus, M. Aïssa lui reprochait de «faire du lobbying».

M. Fraile croyait que M. Aïssa l’enregistrait parce qu’il regardait constamment derrière lui; il sentait qu’il y avait un piège dans cette étrange rencontre sollicitée par le consortium rival en cours de processus.

Dans un courriel en espagnol déposé devant la commission d’enquête, M. Fraile relate d’ailleurs à ses supérieurs sa rencontre troublante avec M. Ben Aïssa, alors qu’il en sort tout juste.

La preuve déposée devant la commission démontre que SNC-Lavalin_GISM est même parvenu à obtenir les plans techniques du consortium rival, ce qui lui a permis de bonifier ses propres plans après coup.

SNC-Lavalin a réduit ses coûts en transformant le stationnement qui devait être souterrain en un stationnement extérieur étagé et, avec les 25 millions $ ainsi épargnés, il a amélioré les chambres de l’hôpital.

C’est par la Sûreté du Québec que M. Fraile a appris, bien plus tard, que SNC-Lavalin_GISM avait obtenu des plans d’OHL_PCUSM, lorsque le corps policier a mené son enquête.

La commission d’enquête entendra jeudi deux autres témoins reliés au dossier du CUSM.

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