Arthur Porter et le Detroit Medical Center : histoire d’une perte de contrôle

Dépenses incontrôlées, allégations de conflits d’intérêts, sauvetage financier du privé par le public, âpre compétition entre firmes pour des contrats et scandale politique…Un regard sur le passé du Dr Arthur T. Porter comme administrateur à Detroit nous permet de connaître le personnage un peu mieux.

[L’article ci-dessous est tiré du numéro du 24 novembre 2004 de L’actualité médicale. Arthur Porter a quitté la direction du Centre universitaire de santé McGill en 2011. Depuis son arrestation en 2013, Porter fait face à des accusations de fraude, blanchiment d’argent, recyclage des produits de la criminalité et complot en lien avec de présumés pots-de-vin de 22,5 millions $ que lui et un collègue auraient acceptés de la part d’anciens dirigeants de SNC-Lavalin pour la construction du CUSM.]

Dépenses incontrôlées, allégations de conflits d’intérêts, sauvetage financier du privé par le public, âpre compétition entre firmes pour des contrats et scandale politique… Les conséquences de la sous-traitance paraissent insoupçonnées. C’est, du moins, l’expérience directe qu’en a faite au Michigan le Dr Arthur Thomas Porter, alors qu’il dirigeait le Detroit Medical Center (DMC), un réseau d’établissements privés à but non lucratif.

En 1999, le Dr Porter devient le président-directeur général du DMC. Son mandat : réduire les dépenses et accroître le champ d’action de l’organisme. Le réseau, qui compte sept hôpitaux, deux centres de soins de longue durée et une centaine de cliniques, a des revenus annuels de 1,6 milliard $. Il est alors en déficit récurrent de 100 millions $.

Mais, au moment de quitter son poste le 30 septembre 2003, le Dr Porter ne réussit pas à améliorer la situation financière du DMC. Celui-ci perd toujours bon an mal an le même montant d’argent. De plus, l’image publique du plus gros employeur de Detroit – avec 13 000 salariés – est ternie par de nombreux scandales. Les allégations de conflits d’intérêts et de mauvaise gestion pleuvent. Motif : le DMC, qui est pourtant pris à la gorge financièrement, accorde, au cours du mandat du Dr Porter, le plus gros contrat de sous-traitance – un milliard $ sur 10 ans – jamais alloué par un établissement de santé aux États-Unis.

Aussi, pour éponger le déficit, une partie de bras de fer s’engage avec les autorités publiques. Le Dr Porter menace de fermer deux hôpitaux utilisés par les populations pauvres s’il n’obtient pas de financement public. Les gouvernements finissent par céder et allongent 50 millions $. L’affaire prend fin quelques jours plus tard avec l’annonce de la démission du Dr Porter à la tête du DMC.

Or, le récit de ces événements, en apparence complexes, est lourd d’enseignement sur les dangers inhérents à la sous-traitance ou, du moins, à l’attribution de gigantesques contrats étalés sur plusieurs années.

Un contrat d’un milliard $

Aussitôt installé aux commandes du Detroit Medical Center, Arthur T. Porter signe plusieurs ententes. L’une d’elles est un contrat de 1 milliard $ sur 10 ans en sous-traitance permettant de gérer le département d’informatique du DMC. Il est attribué à la firme Care Tech Solutions inc. de Detroit, dont le DMC devient partenaire à 33 %.

D’emblée, ce projet suscite une très vive controverse. D’abord, parce que jamais un établissement de santé américain n’a accordé un si gros contrat. Ensuite, parce que l’entreprise qui a remporté le gros lot est une filiale du géant de l’informatique Compuware, dont le président est Peter Karmanos, non seulement grand philanthrope de la région de Detroit, mais également président d’un des sept centres hospitaliers du DMC, le très réputé Barbara Ann Karmanos Cancer Institute. Enfin, parce qu’Arthur T. Porter s’est fait nommer par la suite au conseil d’administration de Care Tech en compagnie d’un autre membre de la direction du DMC, Donald P. Ragan.

Ce dernier, un spécialiste de l’informatique, est une très bonne connaissance du Dr Porter et l’un de ses plus proches partenaires d’affaires. Les deux hommes ont été ou sont actifs dans au moins une douzaine d’entreprises. En 2001, Arthur T. Porter a nommé Donald Ragan à la direction des services informatiques du DMC. Le Dr Porter et Donald Ragan ont toujours prétendu n’avoir reçu aucun avantage, salaire ou action de Care Tech.

Conflit d’intérêts

Devant le tollé suscité entre autres par cette histoire, le Detroit Medical Center décide de réduire de moitié le montant du contrat, soit 563 millions $. C’est qu’une entreprise concurrente, la Superior Consulting Holding Corporation, qui avait soumissionné à hauteur de 513 millions $, critique l’entente publiquement. Et les propos de son président, Richard Helppie, trouvent écho dans l’opinion publique et rendent tout le monde nerveux. Le partenariat entre Care Tech Solutions et le DMC avait fait dire à M. Helppie, dans un élan d’ironie : « Nous avons soumissionné 45 % moins cher, mais nous avons tout de même perdu à cause du prix. » Selon lui, le DMC ne pouvait plus évaluer les autres projets objectivement en vertu de cette offre de partenariat. Il devenait le concurrent direct des entreprises soumissionnaires dans une procédure de sélection qui changeait soudainement. Arthur T. Porter s’en défend bien aujourd’hui : « Du début à la fin, nos critères d’évaluation des projets n’ont jamais changé. Lors de notre appel d’offres, nous demandions aux entreprises ce qu’elles pourraient faire pour nous. Aussi, Care Tech gérait déjà l’informatique à Oakwood (ndlr : qui détient l’autre tiers des parts dans Care Tech). Et ce qu’Oakwood en disait était très positif. »

Le DMC a-t-il trop dépensé dans le secteur de l’informatique ? C’est peut-être ce qu’a suggéré indirectement le gouverneur de l’État du Michigan, Jennifer Granholm, en instituant, tout juste avant la démission du Dr Porter, une commission de surveillance gouvernementale sur les dépenses des hôpitaux privés. Plusieurs ont interprété cette décision comme une mise en tutelle. L’ancien PDG du DMC assure aujourd’hui que l’argent du réseau a été bien dépensé. « Habituellement, un hôpital consacre 10 % de son budget en informatique. Le DMC n’en dépense plus que 7 % aujourd’hui. Nous voulions un système qui permettrait de relier nos établissements entre eux. Cela prend un important poste budgétaire pour en arriver là. »

Y a-t-il eu conflit d’intérêts ? Absolument pas, répond Arthur T. Porter : « Ce fut une décision du conseil d’administration. Il faut se rappeler que le DMC est une entreprise privée et que le conseil d’administration peut trancher, ce qu’il a fait. » Mais un ancien membre du conseil d’administration, présent lors de l’attribution du contrat de 1 milliard $, a cependant une toute autre opinion sur le sujet. Oscar Feldman, qui a démissionné en 2002 après 26 ans comme administrateur du DMC, a déclaré en juin 2003 devant le conseil municipal de Detroit qui enquêtait sur le sujet que plusieurs décisions du conseil d’administration étaient « teintées par les conflits d’intérêts ». À l’époque, de généreux contrats accordés à des firmes comptables ou à des cabinets d’avocats, dont faisaient partie des membres du conseil d’administration, étaient sous l’œil du grand public. C’est qu’un débat faisait rage à Detroit sur la pertinence de nommer au DMC des administrateurs totalement indépendants de l’industrie de la santé. Par ses propos, Oscar Feldman apportait donc de l’eau au moulin à ceux qui souhaitaient un changement. Aujourd’hui, Arthur T. Porter se raidit à la seule évocation de son nom : « Oscar n’aimait pas les nombreuses relations d’intérêts qu’il y avait au sein du conseil d’administration. Il s’agissait de relations historiques qui existaient depuis très longtemps. C’était son opinion. Il y avait droit. »

Un dossier noir

Selon ce que nous avons appris, un autre facteur est venu aggraver la situation du Dr Porter au Detroit Medical Center.

Des soumissionnaires frustrés par les événements et d’autres firmes jadis impliquées dans l’informatique au DMC ont alors préparé un dossier contre Arthur T. Porter et Donald Ragan. Un document, dont nous avons obtenu copie, circulait secrètement entre les mains de certains membres du conseil d’administration et de la direction. Il détaillait le nombre de compagnies dans lesquelles Arthur T. Porter et son partenaire d’affaires Donald P. Ragan étaient impliqués, qui étaient de nature suspecte ou pouvaient les placer en situation possible de conflits d’intérêts. Donald Ragan confirmera avoir été mis au courant de l’existence de ce document juste avant de quitter le DMC et dans des circonstances troubles.

On y dit que les deux hommes sont actifs dans une douzaine d’entreprises, qu’ils ont fondé dans les années 1990 une compagnie d’informatique, Medical Knowledge Systems inc., qui a aujourd’hui été vendue à un de leurs partenaires, Creflo Mims. Arthur T. Porter a eu des intérêts dans Medical Knowledge Systems inc. jusqu’en 2001, soit deux ans après son arrivée au DMC. Une recherche ultérieure dans les documents officiels du Michigan confirme cette participation. Medical Knowledge Systems inc. détenait alors un contrat valide avec le DMC.

Les auteurs du document font aussi état d’actions de Care Tech Solutions qui auraient été offertes à Donald Ragan et à Arthur T. Porter. Ce dernier nie aujourd’hui avoir accepté quelque forme d’avantages, de rétribution ou de participation dans l’entreprise que ce soit. Mais on peut lire : « Arthur T. Porter a révélé par la suite que Donald Ragan avait accepté des actions de Care Tech qu’on lui avait offertes, mais qu’il lui a conseillé de s’en débarrasser. » Donald Ragan, que nous avons rencontré en octobre à Montréal, alors qu’il était « l’invité de marque » d’un congrès sur l’informatique et la santé – il se trouve que le président organisateur de la conférence était le Dr Porter – dément aujourd’hui toutes ces informations.

MM. Porter et Ragan sont également actifs dans un centre privé de traitement du cancer à Nassau, aux Bahamas, qui est soupçonné d’avoir drainé les meilleurs talents en radio-oncologie de Detroit. La compagnie, Radiation Therapy Services Bahamas Ltd. (www.rtsbl.com), a ouvert ses portes en janvier dernier au même moment où le CUSM faisait d’Arthur T. Porter son nouveau directeur général. RTSBL, qui fait payer tous ses patients, détient une entente avec le DMC. La construction du centre a été entamée lorsque le Dr Porter était toujours à la tête du Detroit Medical Center. Aujourd’hui, Donald Ragan est consultant chez RTBSL et le Dr Porter, selon le site Web de l’entreprise, dirigerait toujours cet établissement.

Ce document évoque de plus la participation des deux hommes dans Biomedical Properties, une compagnie immobilière propriétaire du 4829, Woodward avenue, un immeuble situé à proximité du DMC. Plusieurs compagnies associées au Dr Porter et à Donald Ragan y ont pignon sur rue, de même que d’autres entreprises de santé liées au DMC.

Solution politique extrême

À ces allégations de conflits d’intérêts et à cette histoire de contrat faramineux s’ajoute la gestion de la grave situation financière du DMC par le Dr Porter.

À son arrivée, en mai 1999, le DMC perdait 100 millions $ par an. La suppression de 4000 emplois et la fusion de deux hôpitaux déficitaires ont beau l’avoir aidé pendant un temps à faire fondre le déficit à 8 millions $, rien n’y a fait. Au moment de son départ, en 2003, le DMC était toujours en déficit de 113 millions $. Les critiques pleuvaient à l’égard de M. Porter et du contrat de 1 milliards $ sur 10 ans, soit 100 millions $ par an. Le Dr Porter se dégage pourtant de toute responsabilité. « Lors de notre troisième année, nous avons vu les rangs des non-assurés grossir tout à coup considérablement, déclare Arthur T. Porter. Juste au moment où nous commencions à être efficaces sur le plan budgétaire, la ville de Detroit a commencé à avoir des années difficiles, les fabricants d’automobiles se sont mis à cesser d’offrir des protections à leurs employés et plusieurs patients ayant droit au Medicaid, que finançait l’État, se sont vus refuser cette couverture. »

Pour tenter de résoudre la crise financière, le conseil d’administration du DMC menaçait le 20 mai 2003 de fermer le Detroit Receiving Hospital (DRH) – un important centre de traumatologie – et le Hutzel Women’s Hospital s’il n’obtenait pas de financement des autorités locales avant la fin du mois de juillet. À l’époque, ces deux hôpitaux étaient à eux seuls responsables de la moitié du déficit du DMC. Le centre de traumatologie, qui abrite l’une des meilleures unités de soins intensifs du monde, avait été privatisé par l’État dans les années 1980.

Or, la fermeture du Detroit Receiving Hospital aurait créé une véritable crise de la santé à Detroit. « Vous ne pouvez reprendre la situation en main sans prendre des décisions impopulaires, se défend Arthur T. Porter. Aujourd’hui, le DMC est toujours là et les gens de Detroit bénéficient d’un filet de protection sociale… » Le 16 juin, le gouvernement de l’État annonçait un financement public dans certaines conditions. Il suggérait même la mise en tutelle de certains hôpitaux du DMC. Un mois plus tard, le 16 juillet, soit quelques jours avant la fin de l’ultimatum du DMC, l’État du Michigan, le comté de Wayne et la ville de Detroit annonçaient un financement d’urgence non récurrent de 50 millions $.

Démission

Le 13 août 2003, moins d’un mois après cet investissement, Arthur T. Porter démissionne de son poste. Il le quittera définitivement le 30 septembre 2003. Un mystère plane : sa démission était-elle conditionnelle au financement gouvernemental ? À l’époque, le Dr Porter a déclaré au Detroit Free Press qu’il était clair qu’il devait quitter le navire et qu’il était impossible dans les circonstances de survivre politiquement. Aujourd’hui, il nuance : « Quand vous provoquez une telle confrontation, dit-il, vous en payez le prix. J’aurais pu rester, mais qu’en aurait-il été de ma relation avec le gouverneur de l’État ? Quand il vous faut négocier avec des gens contre lesquels vous luttiez hier, il peut devenir difficile le lendemain de faire comme avant ! »

Au moment de son départ, la gouverneure de l’État, Jennifer Granholm, ne l’a pas félicité publiquement pour son travail, comme le veut l’usage dans une telle situation. Elle a plutôt demandé la mise sur pied d’une commission de surveillance gouvernementale sur les dépenses des hôpitaux privés. Sa démission semblait être aussi souhaitée par les médecins. Le président de l’association médicale du DMC, le Dr Hassan Amirikia, affirmait dans le Detroit Free Press que la majorité des médecins n’appuyaient plus le Dr Porter. Dans les mêmes pages, la Dre Sophie Womack, membre du conseil d’administration du DMC, déclarait même à l’époque en référence au successeur éventuel du Dr Porter : « Nous ne cherchons pas une personne qui serait très politisée. » Arthur T. Porter voit la chose d’un autre œil : « Je suis très fier de ce que j’ai fait au Detroit Medical Center. Il n’y avait pas de filet de sécurité sociale pour les gens de Detroit.  Pour la première fois, il y a un système de santé public… »

Un climat prévisible

L’énorme contrat de sous-traitance a préparé ce climat tendu et créé une série d’événements qui ont mené à la chute du Dr Porter ainsi qu’à une certaine forme de mise en tutelle du DMC.

À Detroit, où l’on évolue dans un système de soins privé, la lutte pour ce seul contrat est à l’origine de tout. D’un côté, une firme offre un partenariat financier à un établissement de santé et des avantages à des officiers du DMC, de l’autre, une contestation politique et médiatique s’amorce ainsi que la fabrication d’un document incriminant par les entreprises qui n’ont pas été choisies. Bien sûr, ce climat s’inscrit dans le contexte particulier de Detroit, où l’histoire et la rhétorique syndicales y sont fortes et où les administrateurs publics et privés y ont la plupart du temps mauvaise presse, selon ce qu’affirme Donald P. Ragan.

Mais la situation financière, jumelée à d’autres facteurs, est par la suite devenue incontrôlable. L’exemple du Detroit Receiving Hospital, un ancien hôpital public finalement privatisé, prouve bien que les risques de dépassement de coûts ne sont pas toujours transférés au secteur privé, comme on le laisse si souvent entendre. Celui-ci a plutôt tendance à réclamer son dû par tous les moyens. Avec un financement d’urgence de 50 millions $, les contribuables du Michigan ont reçu une note salée.

Le 30 septembre 2003, au moment de quitter son poste au DMC, Arthur T. Porter affirmait qu’un nouvel emploi ferait « un bon changement ». Le voici à Montréal, au CUSM, en plein cœur d’un débat qu’il connaît bien. Espérons que son expérience profitera à tout le monde.

Enfin, comme l’a résumé le Detroit Free Press : « La crise au DMC est autant une recherche de solutions aux problèmes du système de santé qu’une question de politique, une chasse aux sorcières et un débat sur les responsabilités qu’une entreprise privée à but non lucratif peut avoir envers la communauté qu’elle dessert. »

Les commentaires sont fermés.

Intéressant la photo accompagnant le billet !
Elle nous démontre sans l’ombre d’un doute que le docteur Porter n’a pas que le docteur et premier ministre Couillard comme très grand ami au parti libéral et au gouvernement du Québec.
Il semble en effet extrême près du docteur Bolduc également…aussi du parti libéral et ministre du gouvernement actuel.
De telles gestes posés en public par des hommes aussi…engagés et « d’honorables » notables aussi en vue de notre société démontre bien plus que deux hommes qui se connaissent banalement dans l’exercice de leur profession…
Qu’est-ce qui peut bien pousser autant de médecins au Québec à quitter leur pratique pour espérer devenir député et espérer devenir ministre?
Et en même temps, alors qu’ils se trouvent aussi mal payés au Québec, à prendre encore une diminution de salaire…importante en devenant ministre et pire s’il s’avérait n’être que député de l’opposition?
Sans aucun doute que par dessus tout le désir de servir la population du Québec est leur motivation suprême?
Servir ou se servir?
Pour la population du Québec et pour lui-même, les tis et grands amis?