CEIC: l’ex-maire de Gaspé a voyagé à Paris aux frais de Roche, dit le témoin

MONTRÉAL – L’ancien maire de Gaspé François Roussy s’est bel et bien rendu à Paris et à Saint-Malo aux frais de la firme de génie Roche, a soutenu lundi un ex-ingénieur de cette firme devant la commission Charbonneau.

L’ex-ingénieur de BPR et Roche, qui témoigne derrière un paravent, se trouve ainsi à contredire l’ex-maire Roussy, qui avait nié que Roche avait payé son voyage en 2009, lorsque l’histoire avait été rapportée par certains médias au cours des dernières semaines.

Le témoin non identifié a toutefois admis que, comme il l’avait soutenu, l’ex-maire Roussy devait au départ aller à Saint-Malo à l’invitation de l’Association des ingénieurs-conseils. Sauf que les choses avaient changé entre-temps et les autres firmes de génie ont eu des problèmes d’horaire, ce qui fait que seule Roche a couvert les coûts du voyage.

Ce voyage comptait une portion à Saint-Malo et une autre à Paris, et avait cours dans le cadre des fêtes du 475e de Gaspé.

«On a fait beaucoup de terrasses», a rapporté le témoin, soulignant qu’à Paris, l’hôtel payé était situé à côté de la tour Eiffel.

À l’époque, Roche lorgnait de gros contrats reliés à l’eau potable à Gaspé, un premier à Rivière-au-Renard plus deux autres — un potentiel de 20 à 50 millions $ de travaux, soulignent les dirigeants de Roche dans un courriel.

Dans le cadre de ce processus d’octroi de mandat, l’ex-maire Roussy a en revanche demandé à Roche d’investir dans la communauté, en relançant par exemple une équipe de hockey et en participant à un fonds d’aide pour les infrastructures.

Roche devait injecter quatre pour cent de la valeur de ses mandats dans ces initiatives. «Au départ, la Ville exigeait 15 pour cent de ristourne. Mais on a fait comprendre que c’était impossible de donner plus que les profits qu’on peut retirer d’un tel projet. Tout ça s’est terminé avec une ristourne de quatre, des fois cinq pour cent», a précisé le témoin.

La Ville de Gaspé a aussi exigé que le mandat de Roche soit partagé avec des firmes locales.

«Une fois que la Ville a décidé de travailler avec Roche, il y avait une condition: on vous le donne, mais vous devez obligatoirement sous-traiter avec des firmes que le maire et le directeur général (Gaétan Lelièvre, aujourd’hui député du Parti québécois) nous ont identifiées. Ce n’était pas une entente de sous-traitance entre firmes privées — ce qui devrait être normal —, c’était une imposition politique», a opiné le témoin.

«L’entente était de 150 000 $ ou 160 000 $ qui allaient être retournés par l’ensemble des quatre firmes qui travaillaient sur le projet», a noté l’ingénieur non identifié. Ces fonds aidaient toutefois la communauté.

«Ils ont mis beaucoup de pression pour négocier quelque chose comme ça, qui était à la limite du tolérable ou du raisonnable», a-t-il commenté.

En contre-interrogatoire, l’avocat représentant la firme Roche, Me Michel Massicotte, a relevé un aspect important: la Ville de Gaspé a finalement procédé par appel d’offres et non par mandat octroyé de gré à gré, comme l’espérait Roche. Et ce n’est pas Roche qui a décroché le contrat, mais BPR.

Par Hydro-Québec ?

Le témoin a voulu répliquer aux représentants des firmes de génie qui, avant lui, ont dit à la commission d’enquête qu’elles avaient fait des dons aux partis politiques provinciaux, non pas directement pour obtenir un contrat du gouvernement, mais pour créer un réseau, être bien vues.

L’ingénieur, qui a une longue expérience pour BPR et Roche, ne croit pas que ces firmes aient pu investir 100 000 $ par année uniquement pour tisser de tels liens, si utiles soient-ils.

Il a formulé l’hypothèse voulant qu’il y ait bel et bien un retour d’ascenseur de la part du gouvernement, mais que celui-ci passe par des sociétés d’État comme Hydro-Québec. «Ma perception, c’est qu’il y a des canaux, des filières qui sont autres que celles que vous avez explorées, à date, pour retourner les ascenseurs», a-t-il dit à la commission.

«J’ai compris vers les années 2002, 2003, que de réels retours d’ascenseur se donnaient via de grandes institutions ou sociétés d’État comme ça, qui n’étaient pas soumises — je ne sais pas si c’est le cas aujourd’hui — au vérificateur général. Donc l’imputabilité n’est pas la même», a-t-il avancé.

À l’époque où il travaillait pour BPR, il avait remarqué que le président était prêt à faire beaucoup pour entrer dans «le club sélect des grandes firmes qui travaillent avec Hydro-Québec». Il s’est souvenu qu’un mandat de gérance de 300 millions $ avait d’ailleurs été donné de gré à gré à un consortium formé de Axor-BPR-Dessau-SM pour Eastmain en 2004.

Le témoin a terminé à 19 h 30 lundi, la commission ayant exceptionnellement prolongé ses audiences.

Le prochain témoin sera Bruno Lortie, ancien directeur de cabinet de la ministre Nathalie Normandeau. Il a été décrit par d’autres témoins comme un homme au caractère difficile et influent, mais en qui la ministre avait pleine confiance.