Lac-Mégantic: les enquêteurs de la SQ se sont rendus aux États-Unis quatre fois

MONTRÉAL – Les policiers québécois qui enquêtent sur la tragédie de Lac-Mégantic ont indiqué qu’ils s’étaient rendus aux États-Unis à quatre reprises afin de saisir des documents et questionner des témoins — et ils s’attendent à devoir y retourner encore.

Un porte-parole de la Sûreté du Québec (SQ) a mentionné, vendredi, que les enquêteurs prévoyaient retourner aux États-Unis afin de récupérer d’autres preuves et les analyser au Québec.

«Nous avons encore du travail à faire», a dit le lieutenant Michel Brunet au sujet de l’enquête transnationale, qui a été menée en collaboration avec Interpol. «Après avoir analysé (les preuves), il faut parfois retourner afin de clarifier certaines choses. C’est ce que nous allons devoir faire.»

M. Brunet a expliqué que les enquêteurs s’étaient notamment rendus dans la région de Chicago aux bureaux de Rail World Inc., la société mère de la Montreal, Maine & Atlantic Railway (MMA), au coeur de la catastrophe de Lac-Mégantic. Il a expliqué que des enquêteurs du Québec avaient rencontré plusieurs témoins américains et des dirigeants de l’entreprise au cours de leurs visites, incluant le président de Rail World, Ed Burkhardt.

Plus tard vendredi, une représentante de Rail World a cependant nié que la SQ ait visité les bureaux de l’entreprise en Illinois ou questionné M. Burkhardt en personne aux États-Unis, mais elle a admis que celui-ci avait parlé aux enquêteurs québécois par téléphone depuis le désastre de juillet 2013.

Cathy Aldana a indiqué que la SQ avait uniquement rencontré en personne M. Burkhardt, qui était président de MMA lors de la tragédie, quand il s’est rendu à Lac-Mégantic quatre jours après la catastrophe. Elle a parlé au nom de M. Burkhardt, qui a refusé de commenter directement l’affaire, vendredi.

«Ed dit que la Sûreté du Québec l’a rencontré à Lac-Mégantic, mais il ne sait pas où elle s’est rendue aux États-Unis», a déclaré Mme Aldana, qui a ajouté que la police avait saisi du matériel au bureau de la MMA à Farnham, au Québec, l’an dernier.

La SQ a ouvert son enquête l’été dernier, après qu’un train de la MMA transportant du pétrole brut eut déraillé à Lac-Mégantic, enflammant un grand secteur du centre-ville. L’incident a coûté la vie à 47 personnes.

Les nouvelles de la collecte de preuves de la police sont survenues au moment où a fait surface une bande audio de la conversation entre Tom Harding, le mécanicien de la locomotive, et le répartiteur dans les bureaux de MMA le soir de la tragédie.

Dans une conversation qui a eu lieu environ 30 minutes après le déraillement, on peut entendre M. Harding dire au répartiteur que Lac-Mégantic est en feu, et qu’il peut apercevoir des flammes atteindre 60 mètres dans les airs.

«C’est incroyable, tu ne peux pas croire ce qui se passe ici», a dit M. Harding.

Environ deux heures plus tard, le mécanicien apprend que c’est son train qui est à l’origine de l’incendie.

L’échange qui suit est celui entre les deux hommes (traduction de l’anglais):

Répartiteur: «O.K., mais c’est pire que ça, mon ami.»

Harding: «Pourquoi?»

Répartiteur: «C’est ton train qui a déraillé.»

Harding: «Non!»

Répartiteur: «Oui, monsieur.»

Harding: «Non, R.J.»

Répartiteur: «Oui, monsieur.»

Harding: «Holy fuck! Fuck!»

La bande audio a été remise à La Presse Canadienne par l’avocat de M. Harding, Tom Walsh.

Plus tôt cette semaine, le Bureau de la sécurité des transports du Canada a publié son rapport final sur le déraillement, dans lequel il conclut que la MMA n’avait pas de système fonctionnel de gestion de la sécurité et ne gérait pas efficacement les risques. Le rapport, que le lieutenant Brunet et la police doivent analyser, pointe aussi du côté de Transports Canada pour son manque de vigilance dans l’industrie ferroviaire, particulièrement à une époque où le transport de pétrole par train connaît un essor en Amérique du Nord.

Montreal, Maine & Atlantic Canada, une filiale de MMA Railway, qui a déclaré faillite, et trois de ses employés font face à 47 chefs d’accusation de négligence criminelle ayant causé la mort — un pour chacune des victimes de la catastrophe de juillet 2013.

Les accusés sont Tom Harding, le contrôleur du trafic ferroviaire Richard Labrie et le directeur des activités ferroviaires Jean Demaître. S’ils sont reconnus coupables, la peine maximale prévue est la prison à perpétuité. Puisque MMA Canada est une entreprise, elle ne peut écoper que d’amendes si elle est reconnue coupable.

Certains citoyens qui ont vu les accusés entrer au tribunal de Lac-Mégantic pour leur mise en accusation, au mois de mai, ont déclaré qu’ils souhaitaient voir les autorités accuser plutôt l’entreprise ferroviaire et des responsables du gouvernement.

M. Brunet a rappelé vendredi que l’enquête était toujours en cours et que les procureurs du Québec pouvaient toujours procéder à d’autres arrestations. «D’autres accusations peuvent être portées», a-t-il dit, ajoutant que la SQ avait rencontré 230 témoins des deux côtés de la frontière et accumulé plus 1000 éléments de preuve, dont «des tonnes et des tonnes» de pièces métalliques.

La police conserve des objets comme des rails, des pièces de train et les boîtes noires des locomotives, puisque l’enquête criminelle est toujours en cours, a-t-il expliqué.