Les chefs secoués par la tragédie de l’enfant syrien noyé

OTTAWA – On essuyait ou on retenait ses larmes, jeudi matin, sur la campagne électorale.

L’image du petit Syrien noyé et le lien de sa famille avec le Canada ont rattrapé les chefs de parti qui ont dû s’éloigner des scénarios prévus pour la 33e journée sur la route et commenter la tragédie.

Même Stephen Harper a affiché de l’émotion. Mais cette émotion ne l’inspirait pas à changer son discours sur la crise des réfugiés.

Alan Kurdi, son grand frère et sa mère sont morts noyés en tentant de rejoindre les côtes européennes. La tante de l’enfant, Tima Kurdi, vit en Colombie-Britannique et aurait voulu que sa famille élargie l’y rejoigne.

Contrairement à ce qui avait d’abord été rapporté, la famille d’Alan n’a jamais soumis une demande officielle pour se réfugier au Canada, selon Mme Kurdi qui a plutôt cherché, en vain, à parrainer la famille d’un autre de ses frères.

Tôt jeudi matin, alors qu’on découvrait un lien entre le Canada et la photo du cadavre d’enfant qui a fait le tour du monde, le chef libéral Justin Trudeau a blâmé le gouvernement conservateur.

Pendant qu’une de ses candidates de la région de Montréal essuyait ses larmes, M. Trudeau a reproché à Stephen Harper et à son ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration, Chris Alexander, de s’être traîné les pieds dans ce dossier en général, et dans le cas particulier de la famille Kurdi. Et il a renouvelé son appel pour l’accueil immédiat de 25 000 réfugiés syriens.

«Ce gouvernement a ignoré les requêtes des ONG canadiennes, des partis d’opposition, de la communauté internationale qui, tous, croient que le Canada doit en faire plus et aurait dû en faire plus», a reproché un M. Trudeau manifestement ému.

Son rival néo-démocrate qui, la veille, avait dit que «le Canada n’a pas fait sa part à cause des conservateurs», ne voulait plus blâmer personne, jeudi matin.

Thomas Mulcair, de passage à Toronto, retenait ses larmes en parlant de l’enfant et du désespoir de parents qui risquent la noyade pour fuir vers l’Europe. Il a réclamé que le Canada accepte tout de suite 10 000 réfugiés, comme le lui ont demandé les Nations unies.

Mais plus question de blâmer quiconque pour cette tragédie particulière.

«Il est trop facile de blâmer. Il est le temps de passer à l’action», a-t-il répété à quelques reprises.

Tout de même, en soirée dans sa circonscription d’Outremont, M. Mulcair a été plus incisif lorsque questionné sur la position de son adversaire conservateur Stephen Harper, qui estime surtout nécessaire de poursuivre les campagnes de frappes aériennes en Irak et en Syrie contre le groupe armé État islamique.

«Aucune intervention militaire n’aurait pu sauver la vie de cet enfant sur cette plage, a-t-il dit, faisant référence aux images ayant fait le tour de la planète. Nous avons une position qui diffère de M. Harper sur cette guerre.»

Alors que Gilles Duceppe faisait campagne en Abitibi, le Bloc québécois a diffusé un communiqué, proposant une trêve. «Plutôt que de jeter le blâme sur les uns ou les autres, il me semble que nous devrions tous parler d’une même voix. Il ne s’agit pas d’une question partisane ou électorale, il s’agit d’un impératif humanitaire», peut-on lire dans une citation attribuée à un candidat bloquiste: Charles Mordret.

Appels ignorés

Le chef conservateur a retardé son apparition à Surrey en Colombie britannique, le temps d’être mis au fait de l’affaire. Lorsqu’il s’est présenté devant la presse, après avoir annulé les événements de campagne prévus, M. Harper a d’abord parlé de son émotion devant la photo de l’enfant.

Puis, il a repris son discours de la veille, liant la crise humanitaire à la lutte armée contre le groupe État islamique.

«Quand on parle de la situation dans le Moyen-Orient, il n’y a pas de solution seulement par (…) une politique de réfugiés. C’est la raison pour laquelle le Canada est un des plus grands donateurs de l’aide humanitaire à des millions de personnes qui sont déplacées (…) et c’est la raison pour laquelle nous participons dans (…) la mission militaire contre le soi-disant État islamique», a déclaré M. Harper.

Même si la photo de l’enfant l’a ému, il n’y a pas trouvé l’inspiration pour un changement de cap. Pas question d’accepter un plus grand nombre de réfugiés syriens rapidement, comme le réclament MM. Trudeau et Mulcair.

«Il n’est tout simplement pas acceptable de prétendre que nous pouvons gérer cette terrible crise (au Moyen-Orient) en s’occupant seulement d’un petit aspect du problème», a-t-il dit, le «petit aspect» étant les milliers de réfugiés.

Programmes détournés

Avant que les programmes de la journée ne soient détournés par l’actualité, M. Mulcair s’était arrêté à Toronto pour promettre, s’il est élu premier ministre, de bonifier le Régime de pensions du Canada ainsi que le Régime des rentes du Québec, à condition de s’entendre avec les premiers ministres des provinces.

M. Trudeau, lui, était de passage à Brossard pour s’engager à ne pas imposer un péage sur le nouveau pont Champlain s’il est élu premier ministre, promesse qu’il a répétée après avoir rencontré le maire Denis Coderre, en fin de matinée, à Montréal. Aux côtés de M. Coderre, M. Trudeau a également promis de rétablir la livraison du courrier à domicile s’il était élu le 19 octobre.

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