Québec : le vrai train du Nord

C’est le moins connu des circuits ferroviaires du Québec. Embarquement immédiat pour 13 heures d’aventure, de Sept-Îles à Schefferville.

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Toutes les photos : Caroline Hayeur

Il se traîne à 65 km/h pendant une douzaine d’heures, mais qu’importe ! Le parcours du train Tshiuetin est si palpitant qu’il bat tous les TGV du monde. Seul lien terrestre entre Sept-Îles et Schefferville, sur la Côte-Nord, au Québec, il longe des rivières en furie, franchit ponts vertigineux et tunnels taillés dans le roc, crapahute sur des côtes et roule même sur un barrage hydroélectrique !

Son nom, chuintant comme une locomotive à vapeur, signifie « vent du nord » en langue innue. Tshiuetin (prononcez « Tchi-ou-ette-inne ») est le premier chemin de fer en Amérique du Nord qui appartient à des autochtones et est exploité par eux. En 2005, trois communautés de la Côte-Nord — Innus de Mani-Utenam et de Matimekosh–Lac-John, et Naskapis de Kawawachikamach — ont acquis pour un dollar le service passagers et un tronçon de la voie ferrée de la Quebec North Shore and Labrador (QNS&L), filiale de la Compagnie minière IOC. (Une autre compagnie ferroviaire autochtone — la Keewatin Railway Company — a été créée l’année suivante, en 2006, au Manitoba.)

Service essentiel pour le transport des passagers et des marchandises, Transport ferroviaire Tshiuetin effectue deux allers-retours par semaine, hiver comme été. Distance du trajet : 565 km, moitié au Québec, moitié au Labrador. L’entreprise emploie 71 personnes, dont 52 autochtones (bagagistes, chefs de train, conducteurs…). En plus de relier les villes de Sept-Îles et de Schefferville et les réserves voisines, le train dessert des camps de pêche, de chasse ou de trappe. Près de la voie ferrée, de petits chalets — appartenant surtout à des membres des Premières Nations — ne sont autrement accessibles que par canot. Il n’y a aucune gare sur le parcours, mais le train s’arrête à la demande : impossible donc de prévoir la durée du voyage — de 12 heures au minimum.

Inaugurée en 1954 après quatre ans de travaux titanesques, la ligne est toujours empruntée par les trains minéraliers de la QNS&L, qui char­rient du concentré de fer de Labrador City jusqu’au port de Sept-Îles. Longs de 2,5 km, ces convois comptent 240 wagons pesant chacun 90 tonnes une fois chargés. Un périple dans cette région nordique comporte évidemment des risques. Le 7 novembre 2014, un train de la QNS&L a déraillé à 20 km au nord de Sept-Îles en raison d’un éboulis rocheux. Le corps du conducteur, seul à bord, a été repêché dans la rivière Moisie, où une des locomotives et des wagons avaient plongé.

Les non-autochtones sont rares sur le Tshiuetin. Les Américains et les Européens qui se rendent dans des pourvoiries de la région préfèrent souvent l’avion (près de 10 fois plus cher). Le Tshiuetin attire cependant de rares touristes fous de train, qui, après le Transsibérien, l’Orient-Express et autres Tren de la Sierra (Pérou), découvrent, ébahis, ce train de brousse québécois. Reste que 75 % des 17 000 voyageurs de 2013 étaient autochtones. L’occasion idéale d’échanger avec eux : comme le train de Josélito Michaud (On prend toujours un train pour la vie, Radio-Canada), le Tshiuetin suscite les confidences.

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7 h – Hangar orange et train bleu

Pas un chat dans la rue Retty, à Sept-Îles, où se dresse le hangar orange servant de gare aux compagnies QNS&L et Tshiuetin. Devant l’immense stationnement trône une ancienne locomotive à vapeur. Sur le quai, le bagagiste Yvan Bellerose, 32 ans, un Métis au visage rond et souriant, charge valises, boîtes d’épicerie, cannes à pêche… « On sera 48 à bord aujourd’hui, mais on peut embarquer 320 passagers », dit-il.

Les premiers grimpent à bord des wagons bleus, ornés de dessins de saumons, de caribous, d’outardes. Les connaisseurs investissent les sièges offrant la meilleure vue, à gauche (côté ouest) en direction de Schef­ferville. À 8 h tapantes, le train s’ébranle.

8 h 40 – Nez collé sur la Moisie

Son nom est moche, mais quelle splendeur, cette rivière Moisie ! (Le terme viendrait de l’ancien français moyse : berge humide.) La voie ferrée épouse son cours sinueux sur une trentaine de kilomètres. Falaises escarpées, rapides bouillonnants, forêts touffues, la vue est spectaculaire. « Je ne m’en tanne pas ! » dit Marcel Thériault, nez et moustache collés à la vitre. Déjà en tenue de camouflage, ce Septilien possède un petit chalet au Mille 128. (Les seuls repères le long de la voie sont les points milliaires.) Chasseur aguerri, il compte rapporter un orignal, débité en morceaux, à bord du train à son retour.

Un tunnel nous plonge soudain dans le noir, puis le train émerge sur le « pont du 12 milles », jeté sur la Moisie. On quitte ensuite cette rivière pour l’un de ses principaux affluents : la Nipissis. L’hiver, les hauts murs de roc et les cascades qui la surplombent font le bonheur des maniaques d’escalade sur glace.

10 h 30 – Ronrons sous la tente

Le paysage se calme. Une petite plage de sable blond ourle un lac placide. Encouragés par le ronronnement du train, des passagers ronflent de concert. Couples et petites familles ont dressé des tentes au-dessus des sièges à l’aide de couvertures. « Y en a qui ont fêté fort en fin de semaine à Sept-Îles ! » commente en riant Langis Fortin, 29 ans, un Innu de Matimekosh, réserve imbriquée dans la ville de Schefferville. Il ferme les yeux et pique lui aussi un somme.

12 h – Escale à la voiture-restaurant

Banquettes en cuirette couleur thé au lait, tables en Arborite… la voiture-restaurant évoque un diner des années 1950. Cuisinière de métier, Claire Jérôme, une Innue de Mani-Utenam, y travaille depuis deux ans. « Les trains, on aime ça dans la famille », dit-elle en enfournant un pâté chi­nois dans le micro-ondes. « Mon mari a entretenu la voie pendant 30 ans, mon frère est chef de train, un de mes fils mécanicien et l’autre conducteur ! » Les affamés défilent devant les spaghettis, salades croquantes et autres plats appétissants.

La ruée du midi passée, Claire Jérôme retourne à son livre : un récit sur les pensionnats autochtones. Dehors, des bouleaux jaunes éclairent les sapins sombres. Au détour d’une courbe douce, les rochers millénaires se teintent de rose et d’ocre, les eaux de cuivre et de bronze. D’étranges arbustes écarlates embrasent le sol sablonneux et le lichen vert amande. Et sur les flancs d’une montagne pelée, des rocs blancs suspendent leur course comme d’énormes dés lancés par un géant.

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La voie ferrée épouse le cours de la rivière Moisie sur une trentaine de kilomètres. Le train dessert entre autres des camps de pêche, de chasse ou de trappe et s’arrête à la demande.

14 h – Pas le temps de freiner

Des centaines de squelettes d’épinettes calcinées surgissent au bord de la rivière, rappelant les incendies qui ont ravagé la région ces dernières années. On jurerait qu’il n’y a pas âme qui vive dans ce décor désolé. Or, d’innombrables bêtes sauvages s’ébattent ici… quand elles ne finissent pas sous les roues du train. « Des orignaux, des loups, des renards, on en frappe en masse ! » dit James Bérubé, un Naskapi de 38 ans. Conducteur depuis 2008, il est originaire de la réserve de Kawawachikamach, à 15 km de Schefferville.

« L’hiver, les animaux préfèrent marcher sur la voie déneigée plutôt que dans la poudreuse : on klaxonne, mais ils ne se tassent pas et on n’a pas le temps de freiner. »

Quant aux castors, ils se servent des ponceaux pour construire leurs barrages. « C’est dangereux, parce que ça peut inonder la voie, dit le bagagiste Yvan Bellerose.

15 h – Les jeunes émergent

Le train pousse des grincements aigus. Des gamins font la course dans l’allée centrale. Langis Fortin et ses amis émergent du sommeil. Comme la plupart des passagers, Andréa et David ont profité de leur fin de semaine à Sept-Îles pour faire des provisions de nourriture, de couches pour bébé, de vêtements… « On a fait des économies : tout coûte une fortune à Schefferville », dit Andréa.

Le Tshiuetin s’immobilise sur une voie d’évitement pour laisser passer un interminable convoi de la QNS&L qui descend vers Sept-Îles, ses wagons-tombereaux remplis de fer. Langis Fortin grimace. Avec le soutien du Wapikoni Mobile (studio ambulant de création audiovisuelle et musicale pour les jeunes autochtones), il a tourné en 2009 un court métrage sur les déchirements des Innus de Matimekosh à l’endroit des compagnies minières : Kushtakuan (danger).

16 h – Au cinéma dans le wagon rouge

Avec ses sièges bringuebalants en velours rouge élimé, sa moquette râpée et son odeur de renfermé, le wagon de queue — qui sera remisé cette année — ressemble à un vieux cinéma. Trois passagers s’y sont d’ailleurs isolés pour regarder des films sur leur ordinateur portable, insensibles au manque de confort et au paysage. Sur la plateforme arrière, des fumeurs rebelles sont aux premières loges. Comme devant un écran panoramique, ils se gorgent de forêts et de cours d’eau tout en savourant leurs cigarettes, pourtant interdites. Des balbuzards zèbrent le ciel et rejoignent leurs nids, bâtis sur d’anciens poteaux électriques.

17 h – Changement de garde au Labrador

Emeril Junction, Labrador, marque le début de la voie ferrée appartenant à Transport ferroviaire Tshiuetin, un tronçon de 215 km jusqu’à Schefferville. C’est ici que le chauffeur et le chef de train autochtones relaient leurs collègues de la QNS&L. Calé dans son siège de conducteur, mains sur les manettes, yeux balayant les rails et l’écran de contrôle, James Bérubé semble aussi relax que devant un jeu vidéo. « Y a des gens qui pensent qu’on n’a pas grand-chose à faire, mais nos réflexes sont là ! » lance ce grand gaillard aux yeux en amande. « On connaît la voie et les 400 règlements de Transports Canada par cœur. »

18 h – Que nous sommes lents !

Assis à côté de James Bérubé, le chef de train Tommy Vollant braque son regard sur la voie, les signaux, les aiguillages… « C’est la meilleure job de ma vie : je suis payé pour voyager ! » dit cet Innu de 45 ans, qui a été menuisier, policier, journaliste et membre du conseil de bande. Entre autres tâches, le chef de train assiste le conducteur et s’assure qu’il respecte la vitesse. « On est limités à 65 km/h, dit Tommy Vollant. QNS&L, ça veut dire : Que Nous Sommes Lents ! »

Une lenteur qui lui laisse le temps de voir les arbres rapetisser à l’approche de la taïga, le soleil se coucher sur les lacs miroirs, les aurores boréales éblouir la nuit…

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À la barre du train, James Bérubé (ci-dessus), un Naskapi, semble aussi relax que devant un jeu vidéo.

Mais trêve de contemplation : le train s’arrête dans un grand bruit de pet soufflé. Nous sommes à Esker, l’un des deux camps-dortoirs de cheminots de la compagnie Tshiuetin, à mi-chemin d’Emeril Junction et de Schefferville. Cigarette au bec, Tommy Vollant descend pour « marcher le train » : en faire le tour pour vérifier que rien ne fait défaut. « Tout est beau ! » Deux coups de sifflet — que j’ai le privilège d’actionner ! — et on repart.

20 h – Rouler sur un barrage

Ralentissement obligatoire pour franchir le barrage Menihek (« sentier difficile », en innu). James Bérubé s’engage à fleur d’eau sur l’étroit pont ferroviaire, éclairé par les phares géants de la locomotive. À gauche : un immense lac-réservoir. À droite, le vide et les puissants remous expulsés par les vannes. Le débit est si fort qu’on jurerait que la locomotive va être emportée ! Sensations fortes garanties, surtout depuis la cabine du conducteur. Le train se faufile ensuite dans la nuit. Dans les wagons, les néons aveuglants nous privent des derniers paysages que nous découvrirons au retour, dans la lumière du petit jour.

21 h 30 – Schefferville, tout le monde descend !

Un grand ciel criblé d’étoiles accueille les voyageurs ankylosés par 13 heures et demie de trajet. La minuscule gare de Schefferville semble le bout du bout du monde. Et pour le retour ? On a le choix : repartir par le même train dès le lendemain matin ou attendre son retour, dans cinq jours…

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TSHIUETIN PRATIQUE

Tarif
175 $ aller-retour par personne

Départ de Sept-Îles
Les lundis et jeudis à 8 h

Départ de Schefferville
Les mardis et vendredis à 8 h

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11 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Très intéressant, sauf manque beaucoup d’informations, à savoir où l’on couche une fois arrivé à destination le soir même, car le réticences fait le lendemain matin.
Et le numéro pour des infos également. Merci et bonne journée

Ce n’est pas un article sur comment préparer un voyage touristique à Schefferville ou une pourvoirie dans le secteur.

Mais dans le cas où vous voulez faire le trajet allez-retour, vous pourrez surement trouver un hotel ou un motel à Schefferville pour y passer la nuit, je suis certain que Google est votre ami.

Innutel (hôtel construit il y a moins de 2 ans), guest house (auberge rustique) ou Hôtel royal (Hôtel construit dans les mêmes années que la ville de Schefferville) pour ce qui est des endroits où dormir. À réserver d’avance, il n’est pas rare qu’ils affichent complet.

J’ai fait ce trajet a l’été 1963.
En voyant ces photos et en lisant ces commentaires je trouve une ressemblance a bien des points au train
qui nous amène à Creel, au Mexique.

mon’ reve d aller me mromener en train. C est mon neveu filleul Yvan Bellerose qui travaille là.

notre famille a habitée à Schefferville 10 ans, on a voyagé par ce train pour aller aux études…j aimerais y retourner pour revoir les beautés de la rivière Moisie

J’ai déjà fait le voyage en juillet 2003. Très beau voyage pour ceux qui aime la nature. Un peu semblable à l’ouest canadien excepté pour la hauteur des montagnes.

Bravo Isabelle ! Magnifique article.J’adore les trains depuis que je suis tout petit Celui-là est une merveille.

Ma copine et moi avons fait le trajet de Sept-Îles à Labrador City il y a quelques années. Nous avons été éblouis par le décor sauvage et merveilleux de ce coin du Québec inconnu. Je recommande à tous les amants de la nature de faire ce trajet inoubliable.