Bauer estime à 4 millions$ les coûts dus à ses problèmes de relations de travail

MONTRÉAL – Le constructeur de fondations Bauer a estimé à 4 millions $ les coûts supplémentaires occasionnés par ses différents problèmes de relations de travail au chantier hydroélectrique de Péribonka, en 2005 et 2006.

Dans un document déposé lundi devant la Commission Charbonneau, Bauer a estimé ces coûts à environ 4 millions $, ce qui ne veut pas nécessairement dire que c’est le montant qui a été payé. On sait qu’il y a eu entente entre Hydro-Québec et Bauer quant à la réclamation de cette dernière, mais on ignore pour quel montant et pour quoi au juste.

À titre de comparaison, pour Bauer, ce contrat à Péribonka valait entre 80 et 100 millions $, a avancé le témoin Jacques Ste-Marie, directeur de projet pour les Fondations Bauer Canada, à l’époque.

À ce chantier du Saguenay_Lac Saint-Jean, des employés ont été embauchés sans que Bauer en ait véritablement besoin, pour acheter la paix syndicale, puisque les ouvriers locaux n’étaient pas contents du fait que l’Allemande Bauer avait amené ses ouvriers de l’étranger, alors que ceux de la région ne travaillaient pas.

L’entreprise a donc employé des ouvriers québécois en surnombre, a admis M. Ste-Marie. Il a toutefois nié que des grutiers aient été payés à ne rien faire au chantier.

C’est un enquêteur de la commission, Michel Comeau, qui avait soutenu la semaine dernière que des travailleurs sur place avaient dit que 12 grutiers avaient été payés à ne rien faire, pendant des périodes allant de quelques mois à deux ans, et que deux étaient même demeurés chez eux

«Les grutiers québécois sur la haveuse, ils travaillaient. On ne peut pas dire qu’ils ne travaillaient pas. C’est sûr que lorsque l’opérateur est assis sur son siège et qu’il fait la descente de la haveuse dans un panneau, il excave, c’est sûr que les autres qui sont là, ils le regardent faire. C’est comme n’importe quelle opération de grue. Tout le monde a travaillé, oui», a lancé M. Ste-Marie.

Quand la juge France Charbonneau lui a demandé si des ouvriers ont été payés pour rester dans la roulotte et jouer aux cartes, il a été catégorique: «moi, je n’ai pas vu ça; honnêtement je n’ai pas vu ça».

«Ils ont participé, mais n’ont pas opéré la machine comme telle», a-t-il ajouté. Les grutiers québécois ont ainsi changé les dents de ces grues spécialisées, des haveuses, et en ont fait l’entretien, a précisé le représentant de Bauer.

M. Ste-Marie a toutefois noté que l’utilisation des travailleurs n’était peut-être pas optimale, que la productivité n’était peut-être pas à son maximum. Les tâches auraient donc été «subdivisées» pour donner du travail au plus grand nombre d’ouvriers sur place, a-t-il admis.

Dans son estimation des coûts supplémentaires de 4 millions $, par exemple, Bauer estime à 789 500 $ le coût des «grutiers payés en double», à 891 000 $ le coût des mécaniciens payés en double et à 2,3 millions $ celui des «autres métiers en surnombre».

Ce sont donc les «autres métiers», et non les grutiers, qui ont occasionné la plus grande part des coûts supplémentaires en main-d’oeuvre.

Climat tendu

M. Ste-Marie a indiqué que dès son arrivée au chantier, en août 2005, il a remarqué une situation «chaotique», notamment à cause de la présence de ce qu’il a appelé des travailleurs expatriés, dont certains ouvriers spécialisés que Bauer avait fait venir.

«J’arrive là autour du 15 août et je vois bien qu’on est à couteaux tirés. L’atmosphère au chantier était… on le sentait au bout des ongles, c’était une bombe qui était là», a résumé le témoin.

À cause des travaux spécialisés d’étanchéisation qui devaient y être faits sur une paroi de 400 pieds, une quinzaine d’ouvriers spécialisés à l’emploi de Bauer étaient venus d’Allemagne, des Philippines, des États-Unis et de Turquie, a relaté M. Ste-Marie.

Tout au long du chantier, il a dû négocier avec les syndicats pour éviter que les ouvriers étrangers spécialisés s’en retournent dans leur pays. Et il a dû négocier parce que les représentants syndicaux demandaient davantage d’embauche de Québécois.

Au chantier, il y avait principalement des opérateurs de machinerie lourde, des grutiers et des manoeuvres syndiqués à la FTQ, mais aussi des manoeuvres et des opérateurs syndiqués à la CSN _ la commission n’avait pas entendu parler de la CSN jusqu’ici _ et, dans une moindre mesure, de la CSD.

«Est-ce que vous avez eu plus de difficultés avec certains délégués syndicaux d’un syndicat précis ou c’était généralisé?» lui a demandé le commissaire Renaud Lachance.

«Je dirais que c’était pas mal généralisé. À chaque fois qu’on avait des discussions, ce n’était pas avec un local en particulier, les trois arrivaient: CSN, AMI (Association des manoeuvres interprovinciaux-FTQ) et 791-G (grutiers FTQ); ils arrivaient les trois ensemble. Et ça a toujours été les trois qui amenaient les discussions», a précisé le témoin.

Il signale d’ailleurs que Bauer n’a pas eu de problèmes avec les ouvriers sur place, mais davantage avec leurs représentants syndicaux. Les ouvriers lui laissaient entendre qu’ils n’avaient pas le choix de suivre les consignes des représentants syndicaux, parce qu’ils devaient penser à «l’après Bauer», c’est-à-dire à se faire affecter à d’autres chantiers après celui de Bauer, par le système de placement syndical.

Parmi les moyens de pression subis pour favoriser l’embauche d’ouvriers québécois, M. Ste-Marie a cité des ralentissements de travail, voire des arrêts de travail et des applications tatillonnes de la convention collective.

Étonnamment, même Hydro-Québec a contraint Bauer à acheter la paix en continuant d’employer un manoeuvre syndiqué à la section locale AMI, alors que les travaux de vibrocompaction auxquels ce manoeuvre s’affairait étaient terminés. M. Ste-Marie affirme que Bauer n’avait d’autre choix que de «plier» pour avoir la paix syndicale et que le chantier respecte son échéancier _ ce qu’il est parvenu à faire.

Invité par la juge France Charbonneau à formuler des suggestions pour éviter que de tels problèmes se reproduisent sur un chantier, M. Ste-Marie a proposé de rendre les appels d’offres plus détaillés, de façon à ce que les entreprises étrangères connaissent mieux les modalités des lois et règlements qu’elles devront respecter au Québec, notamment en ce qui a trait aux cartes de compétence, aux juridictions des métiers et autres.

M. Ste-Marie a terminé son témoignage. Daniel Gagné, le président du Conseil provincial du Québec des métiers de la construction, suivra mardi.