Famille du bambin noyé: le Canada forcé de faire un examen de conscience

OTTAWA – La mort de cette famille noyée en tentant de fuir la guerre en Syrie — alors qu’elle avait espéré pouvoir immigrer au Canada — force la classe politique à faire un examen de conscience.

Car des proches de la famille qui a trouvé la mort dans les eaux turques habitent en Colombie-Britannique et souhaitaient pouvoir la faire venir au Canada.

L’image bouleversante du bambin gisant à plat ventre sur une plage turque a fait le tour du monde et la une de bien des quotidiens. Alan Kurdi, 3 ans, a péri tout comme son frère de 5 ans, Ghalib, et sa mère Rehan, dans le naufrage d’un bateau, alors qu’ils tentaient de gagner les côtes européennes. Seul le père, Abdullah, a survécu.

La soeur de ce dernier, Tima Kurdi, a relaté la façon dont son frère Abdullah lui avait décrit le naufrage et comment il avait tenté de sauver ses garçons, les tenant à bout de bras.

Elle a appelé les réfugiés de la région à cesser de tenter la traversée. «Je ne veux plus voir de famille se noyer. Je ne veux pas le voir», a-t-elle confié dans deux témoignages émouvants sur le parvis de sa maison à Coquitlam.

Tima Kurdi a dit à son frère regretter de lui avoir donné l’argent nécessaire pour faire la traversée. Il lui aurait rétorqué de ne pas se blâmer, qu’ils avaient tenté de la faire parce qu’«il n’y a aucune chance que le Canada nous fasse venir». La demande de parrainage de Tima Kurdi pour leur frère aîné, Mohammad, lui avait en effet été retournée, faute des papiers nécessaires.

«Je ne blâme pas le gouvernement, je blâme le monde entier», a-t-elle laissé tomber.

Le chef conservateur Stephen Harper a convenu que l’image du petit Alan Kurdi l’avait prise au coeur. Mais il ne s’est pas engagé spécifiquement à fournir plus de ressources pour accueillir des réfugiés que ce qu’il avait promis en début de campagne. Il a surtout insisté sur la nécessité de continuer à combattre le groupe État islamique.

«La réaction est, évidemment, on devrait faire plus. Mais plus de quoi? À notre avis, plus de tout. Plus d’aide pour les réfugiés, plus d’aide humanitaire pour les personnes qui demeurent là, et plus pour prévenir ces massacres contre des millions de personnes par le soi-disant État islamique», a-t-il affirmé en point de presse.

À ses yeux, la question des réfugiés n’est qu’un «petit aspect» au problème de la crise au Moyen-Orient.

Confusion

Une certaine confusion persiste autour des démarches entreprises par les proches de la famille qui a péri en Turquie pour leur permettre d’immigrer au Canada.

Dans un courriel, le ministère affirme qu’une demande pour un autre des frères de Tima Kurdi, Mohammad, «a dû être retournée parce qu’elle était incomplète». «Nos dossiers indiquent que nous n’avons reçu aucune demande pour M. Abdullah Kurdi et sa famille», poursuit le communiqué.

En entrevue à La Presse Canadienne, le député néo-démocrate Fin Donnelly a toutefois soutenu avoir remis en main propre au ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration, Chris Alexander, une lettre le pressant d’accepter les familles des deux frères à titre de réfugiés.

«J’ai traversé la Chambre des communes jusqu’au ministre Alexander et je lui ai remis», a-t-il indiqué en entrevue téléphonique. Le ministre aurait alors promis de la lire.

Interrogé par les journalistes, M. Alexander aurait soutenu que la lettre concernait strictement la demande de parrainage d’Abdullah.

Critiques

Le chef libéral Justin Trudeau n’a pas hésité à lancer la première pierre au ministre Alexander. «Vous n’avez pas le luxe de découvrir tout d’un coup la compassion, en pleine campagne électorale. Vous l’avez ou vous ne l’avez pas», a-t-il tranché. Il a déploré que le gouvernement conservateur ait «ignoré les requêtes des ONG canadiennes, des partis d’opposition, de la communauté internationale qui, tous, croient que le Canada doit en faire plus et aurait dû en faire plus».

Le chef néo-démocrate Thomas Mulcair a évité de son côté de s’en prendre directement au ministre. «Ce serait trop facile de jouer le jeu du blâme à ce stade-ci. On n’est plus là», a-t-il dit.

Des sanglots dans la voix, M. Mulcair a plutôt invité à l’action. «Agissons immédiatement. On l’a déjà fait historiquement avec les « boat people » du Vietnam et on peut commencer à faire la même chose maintenant», a-t-il lancé.

Le Bloc québécois a pour sa part demandé une trêve électorale sur le dossier, afin que tous les partis puissent parler d’une même voix sur la situation.

Le petit Alan faisait partie d’un groupe de 12 migrants — dont cinq enfants — qui se sont noyés en tentant d’arriver en Grèce par la mer Méditerranée.

La distance maritime entre Bodrum, en Turquie, et l’île de Kos, en Grèce, où les migrants voulaient accoster, n’est longue que de quelques kilomètres mais la traversée est très dangereuse.

La crise des migrants secoue la communauté internationale, particulièrement ces dernières semaines. Selon le ministre Alexander, le gouvernement Harper s’est engagé à accueillir 23 000 réfugiés irakiens et 11 300 réfugiés syriens d’ici la fin de 2017. Il affirme que près de 22 000 Irakiens et 2300 Syriens auraient été acceptés au pays.

«Oui, il y a de la paperasse d’impliquée. Oui, il y a des vérifications», a signalé M. Alexander, pressé de questions par les journalistes.

«Mais nous avons accéléré le processus et nous allons continuer de le faire, parce que nous savons combien il est important d’agir correctement, d’aider les plus vulnérables, d’agir selon les meilleures traditions humanitaires du Canada», a-t-il soutenu.

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