Québec doit investir dans la formation, sinon la pénurie de main-d’oeuvre s’aggravera

MONTRÉAL — L’Institut du Québec lance un cri d’alarme au gouvernement Legault pour qu’il ajuste son prochain budget à la réalité pandémique en matière d’emploi.

L’Institut présente ce jeudi son «Bilan 2020 de l’emploi au Québec: ce qu’il faut savoir pour préparer 2021» et constate que la situation de l’emploi est presque revenue à ce qu’elle était avant la pandémie, mais que cette remontée générale cache des situations inquiétantes pour certains acteurs.

Du côté des bonnes nouvelles, le taux de chômage, qui avait bondi à 17 % en avril dernier à la suite du premier confinement, est redescendu progressivement pour atteindre 6,8 % en décembre dernier. Ce n’est pas aussi bas que le taux de 5,3 % de décembre 2019, mais le taux québécois a tout de même connu une progression encourageante qui le situe deux points sous de la moyenne canadienne de 8,8 %.

Cependant, certains groupes de population n’ont pas connu d’embellie, au premier chef les jeunes hommes de 15 à 24 ans, qui ont vu leur taux de chômage exploser à près de 16 %. Bien que l’Institut ne puisse faire la corrélation en raison de la nature des données, sa présidente-directrice générale, Mia Homsy, estime qu’il y a un lien direct entre la situation des jeunes hommes et le secteur économique le plus touché par la pandémie.

«Les jeunes sont très représentés dans la restauration, l’hébergement et le commerce de détail. Et c’est sûr qu’il y a un lien entre les deux», a-t-elle confié en entrevue avec La Presse Canadienne.

Mme Homsy estime que cette situation présente un risque certain pour la société québécoise.

«Ce qui m’inquiète, c’est que s’ils décrochent et de l’école et du marché du travail, ça va devenir un problème économique et social. Quand tu as des jeunes, surtout les garçons qui sont au début de leur vie, c’est une préoccupation majeure. (…) Nous avons une grosse vulnérabilité comme société avec ce groupe-là, qui est plus à risque pour le décrochage scolaire.» 

Subventionner l’intégration à l’emploi

Mia Homsy croit que Québec n’a d’autre choix que d’intervenir.

«Il faut s’assurer qu’il y ait des mesures de formation avec des stages subventionnés, soit avec de la formation continue, soit avec des efforts deux fois plus importants dans les milieux scolaires pour les garder sur les bancs d’école.»

Pour elle, le soutien aux entreprises doit s’accompagner d’obligations.

«L’aide aux entreprises, il n’y a pas de raison pour qu’elle ne soit pas liée à la formation. On les finance pour acheter du matériel pour s’informatiser et s’automatiser. Pourquoi on ne les finance pas pour faire la même chose avec leur personnel? Tout l’argent qu’on met pour que les entreprises se numérisent, une partie de cet argent devrait être mise de côté pour former des jeunes, qui sont déjà plus habiles avec la technologie à la base.

«Je pense que ça devrait être au coeur du prochain budget», avance-t-elle, d’autant plus que les pénuries de main-d’oeuvre que l’on connaissait avant la pandémie vont s’aggraver. 

«Le taux de chômeurs par poste vacant est presque revenu au niveau d’avant la pandémie et il est de loin le plus bas au Canada. Le nombre de postes vacants n’a pas baissé, même s’il y a eu une crise économique, ce qui est complètement fou.»

Exode des femmes de 55 ans et plus

Une autre donnée inquiétante se trouve du côté de l’exode des femmes de 55 ans et plus du marché du travail. Non seulement ont-elles subi un dur coup en termes de pertes d’emploi, mais un nombre très élevé d’entre elles ont tout simplement quitté le marché du travail. Ainsi, le nombre de travailleuses de 55 ans et plus en emploi a chuté de près de 43 000 et le nombre d’entre elles qui sont comptées dans la population active, c’est-à-dire qui travaillent ou qui sont en recherche d’emploi, a diminué de 31 500.

«Elles ont carrément cessé de chercher. Ce sont soit des retraites précoces, soit c’est temporaire en attendant que ça se replace ou c’est peut-être encore parce que les risques étaient plus élevés», avance Mme Homsy.

Elle n’ose pas faire un lien direct avec le secteur de la santé, où les femmes sont nombreuses et où la pandémie a sévèrement taxé les professionnels, mais il n’en reste pas moins qu’après les secteurs de l’hébergement et de la restauration (perte de 92 000 emplois entre décembre 2019 et décembre 2020) et celui de la culture (baisse de 33 000 emplois), c’est celui de la santé qui vient au troisième rang des éclopés, avec une chute de près de 32 000 emplois. 

Ce secteur inquiète aussi l’Institut car, en période de crise sanitaire, c’est celui qui devrait au contraire avoir connu une forte croissance.

«La santé, pour nous, c’est un grand mystère, reconnaît Mia Homsy. Il y a une grande volatilité des données mensuelles. Ç’aurait dû augmenter beaucoup. Y a-t-il eu des départs pour cause de maladie? Des craintes? Les exigences du travail?» s’interroge-t-elle.

Immigrants: une remontée, mais l’écart demeure 

Au coeur de la pandémie, une donnée avait saisi l’Institut, soit que l’écart du taux de chômage entre les immigrants et les personnes nées au Canada s’était significativement accru.

«L’écart avait a rétréci avant la crise, parce qu’il y a eu des bonnes années de croissance économique. Après la première vague, la reprise profitait essentiellement aux personnes nées au Canada et l’écart avec les immigrants s’était vraiment creusé. Honnêtement on était inquiets, mais étonnamment, en fin d’année, l’écart est revenu où il était avant la pandémie», rapporte Mme Homsy.

Elle note toutefois que «l’écart demeure. Il ne s’est pas estompé. Ce n’est pas mieux qu’avant (la pandémie), mais ça s’était aggravé et, au moins, il est revenu où il était».

2021, un départ en montagnes russes

Évidemment, les données de l’Institut portent sur 2020 et, jusqu’à décembre, la reprise était visible. Mais le reconfinement d’après les Fêtes n’a pas tardé à se faire sentir.

«On a commencé à avoir les données de janvier et c’est sûr qu’il y a eu un impact dès que le gouvernement a fait des annonces et resserré les règles sanitaires et le confinement.

«On est dans des montagnes russes. Les données de janvier sont différentes de celles de l’année 2020. Il y a des pertes d’emplois dans le commerce de détail et ça ne risque pas d’être mieux en février», avertit la dirigeante de l’Institut.

Cependant, dit-elle, «l’impact du deuxième confinement tant sur l’économie que sur le marché du travail est beaucoup moins sévère. (…) Le gouvernement s’est ajusté en étant beaucoup plus ciblé, chirurgical dans ses annonces. Il n’a pas retouché au manufacturier ou à la construction.»

Mia Homsy se dit confiante de voir l’économie se replacer éventuellement, mais avertit que celle-ci ne pourra échapper à ses démons de manque de main-d’oeuvre, au contraire.

«On va retomber dans des enjeux de pénurie de main-d’oeuvre plus tôt que tard et plus généralisés et ça va être pire qu’avant parce que là, on a eu moins d’immigrants. Si, en même temps, on a perdu des personnes de 55 ans et plus qui sont parties plus tôt et des jeunes garçons, on aura accentué le problème qu’on avait avant la pandémie.»

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