Qui a besoin de la Russie? Les attaques sur le vote viennent de Trump

WASHINGTON — La Russie n’a pas eu à lever le petit doigt.

Dans les semaines précédant l’élection présidentielle américaine, les autorités fédérales avaient prévenu que la Russie ou d’autres pays pourraient diffuser de fausses informations afin de discréditer la légitimité des résultats.

Il s’avère que le mégaphone le plus bruyant pour ce message n’appartenait pas à la Russie, mais au président défait Donald Trump, qui a lancé une série d’allégations non fondées selon lesquelles il serait le réel gagnant de l’élection, et non pas le président-élu Joe Biden.

Le chaos qui en résulte est conforme à la volonté russe de longue date de semer la discorde aux États-Unis et de détruire les fondements démocratiques du pays et sa position sur la scène internationale. Si les élections de 2016 ont suscité des inquiétudes quant à l’ingérence étrangère dans la politique américaine, la course de 2020 démontre comment les Américains eux-mêmes et leurs dirigeants peuvent être une puissante source de désinformation sans que les autres gouvernements aient besoin de faire le travail.

«Depuis un certain temps à ce stade, le Kremlin a été en mesure essentiellement d’utiliser et d’amplifier le contenu faux, trompeur, sensationnel et politiquement controversé généré par les responsables politiques et les Américains eux-mêmes» plutôt que de créer lui-même ses propres récits et contenus, a expliqué l’ancienne agente de la CIA Cindy Otis, maintenant vice-présidente de l’analyse au groupe Alethea, qui suit la désinformation.

Les responsables américains étaient en état d’alerte pour l’ingérence étrangère à l’approche du 3 novembre, surtout après l’élection de 2016 au cours de laquelle des agents des services de renseignement russes ont piraté les courriels de démocrates et des usines à trolls russes ont utilisé les médias sociaux pour influencer l’opinion publique.

Le FBI et le département de Sécurité intérieure avaient signalé que la Russie ou d’autres pays pourraient tenter de s’ingérer dans le scrutin, notamment en créant ou en modifiant des sites web après les élections pour diffuser de fausses informations sur les résultats «dans le but de discréditer le processus électoral et d’ébranler la confiance dans les institutions démocratiques américaines».

Pourtant, plusieurs des fausses déclarations sur le vote, les élections et les candidats dans les mois et les semaines précédant les élections — et dans les jours qui ont suivi — ne provenaient pas d’acteurs étrangers désireux de déstabiliser les États-Unis, mais d’organisations américaines et de M. Trump lui-même.

«Presque tout cela est intérieur», a déclaré Alex Stamos, directeur de l’Observatoire Internet de Stanford et membre de l’Election Integrity Partnership, un groupe d’experts de premier plan en matière de désinformation qui a étudié la désinformation en ligne relative à l’élection de 2020.

Une certaine implication de la Russie

M. Stamos a indiqué que s’il y a quelques petites indications d’ingérence étrangère sur les médias sociaux, cela ne représente «rien de si intéressant» par rapport au flot de revendications partagées par les Américains eux-mêmes. 

Bien que les pirates informatiques russes aient ciblé les réseaux étatiques et locaux dans les semaines précédant les élections, le jour du scrutin s’est déroulé sans les attaques redoutées contre les infrastructures de vote. Les responsables fédéraux et d’autres experts ont affirmé qu’il n’y avait aucune preuve que les systèmes de vote auraient été compromis ou que des votes auraient été perdus ou changés.

Cela ne veut pas dire que la Russie est restée entièrement silencieuse pendant les élections, ou juste après. Par exemple, les sites web en anglais que le gouvernement américain a liés à la Russie ont amplifié des histoires suggérant des problèmes de vote ou des fraudes.

Des responsables du renseignement ont averti en août que la Russie était engagée dans un effort concerté pour dénigrer Joe Biden et avait ciblé un parlementaire ukrainien qui a rencontré l’avocat personnel du président Trump, Rudy Giuliani.

M. Giuliani tient un rôle de premier plan dans la croisade de Donald Trump. Il a comparu en cour mardi en Pennsylvanie et a organisé une conférence de presse jeudi, au cours de laquelle il a lancé une série d’allégations non fondées, dont une histoire fictive selon laquelle un serveur ayant des preuves d’irrégularités de vote se trouvait en Allemagne.

Une «machine» de désinformation

M. Trump a partagé sur Twitter un article critiquant les médias pour ne pas avoir couvert de manière plus intéressée la conférence de presse. Plus largement, il a contribué à la diffusion d’informations inexactes grâce à une machine de désinformation qui s’appuie sur les médias sociaux, les radios et télévisions conservatrices et le pouvoir d’amplification de ses millions d’abonnés.

Zignal Labs, une société de renseignement médiatique de San Francisco, a identifié et suivi des millions de publications sur les réseaux sociaux au sujet du vote par correspondance dans les mois précédant les élections et a trouvé d’énormes pics immédiatement après plusieurs micromessages de Donald Trump.

Par exemple, le 30 juillet, M. Trump a partagé des informations erronées sur les bulletins de vote par correspondance à trois reprises, notamment en déclarant sans preuve que les bulletins de vote par correspondance seraient un «moyen facile» pour les adversaires étrangers de s’ingérer, qualifiant le processus d’inexact et frauduleux. Il avait aussi prétendu à tort que les bulletins de vote par procuration étaient plus sécuritaires que ceux par correspondance, alors qu’ils sont traités de la même manière.

Ensemble, ces trois micromessages ont été republiés par d’autres utilisateurs plus de 100 000 fois et aimés plus de 430 000 fois — ce qui a entraîné une propagation de désinformation sur le vote par correspondance ce jour-là et a aidé M. Trump à dominer les discussions en ligne pendant toute la semaine, selon une analyse de Zignal Labs.

Plusieurs fausses déclarations publiées le jour du scrutin provenaient d’électeurs américains eux-mêmes, dont des messages sur des allégations sans fondement de fraude électorale qui ont été partagés des millions de fois par des alliés du président. Cette amplification permet aux allégations isolées ou trompeuses de se répandre plus largement.

«On ne parle plus tellement d’activités de la base, a remarqué M. Stamos. On parle d’une activité descendante qui est facilitée par la capacité de ces personnes à créer ces audiences.»

Une menace «plus dangereuse»

Des chercheurs du Berkman Klein Center for Internet & Society de l’Université Harvard ont analysé les publications sur les réseaux sociaux et les reportages sur la fraude électorale et ont déterminé que «Fox News et le propre camp de Donald Trump étaient beaucoup plus influents dans la propagation de fausses croyances que les trolls russes ou les artisans de pièges à clics sur Facebook.»

L’un des chercheurs, le professeur de l’école de droit de Harvard Yochai Benkler, a indiqué que lorsque son équipe examinait l’augmentation soudaine des discussions en ligne sur la fraude électorale, elle était presque toujours liée à un commentaire de M. Trump ou de ses principaux alliés.

Justin Levitt, expert en droit électoral à l’école de droit de Loyola, a affirmé que, contrairement à il y a quatre ans, «maintenant, nous n’avons plus besoin d’une unité militaire étrangère pour nous attaquer. Nous avons un chef de l’exécutif qui fait exactement cela.»

«C’est encore plus dangereux cette fois que ce ne l’était en 2016», a-t-il signalé.

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