Quitter Rouyn-Noranda en raison de l’arsenic et de l’inaction politique

MONTRÉAL — Le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, se rendra à Rouyn-Noranda mercredi et certains citoyens l’attendent de pied ferme. D’autres, comme Maude Letendre, suivront les discussions sur l’arsenic à distance, car elle a décidé de quitter cette «ville merveilleuse» lorsqu’elle a commencé à craindre pour la santé de sa famille.

«Ce n’est pas facile de partir, ça prend des sous, ça prend du temps et ça prend de l’énergie», raconte Maude Letendre à La Presse Canadienne.

C’est le cœur très gros qu’elle a quitté, en 2020, la ville où elle a vécu pendant 12 ans pour s’installer en Gaspésie. Avant de partir de Rouyn-Noranda, elle a coupé les cheveux de ses enfants et «gardé des sacs ziplocs avec des dates où je leur ai coupé les cheveux».

Si un jour ses enfants ont des problèmes de santé, «on va pouvoir tester les cheveux pour déterminer s’il y avait de l’arsenic ou non».

L’analyse des cheveux ou des ongles est effectivement une des méthodes utilisées pour établir l’exposition à des niveaux élevés d’arsenic.

«J’ai arraché mes enfants à leur monde pour limiter les dégâts» et «je me suis arraché le cœur pour sauver mon corps, parce que tu vois, mon corps n’allait pas bien», raconte Mme Letendre qui affirme avoir arrêté de faire des migraines et d’avoir le vertige depuis qu’elle vit en Gaspésie.

«Est-ce qu’il y a un lien? Je ne sais pas, je ne suis pas médecin», se questionne la mère de famille au bout du fil.

La présence de l’arsenic dans l’air inquiétait beaucoup Maude Letendre, mais «l’inaction politique que je constatais a également été un puissant motivateur à partir», car, raconte-t-elle, les autorités savaient depuis longtemps que l’air de Rouyn-Noranda était dangereux pour les citoyens.

Effectivement, le gouvernement était au courant depuis plusieurs années qu’une situation dangereuse devait être corrigée. En 2004, dans un rapport intitulé «Avis sur l’arsenic dans l’air ambiant à Rouyn-Noranda», le ministère de l’Environnement souligne que «la population a été exposée à des émissions qui ont parfois atteint 1000 nanogrammes/mètre 3, donc 330 fois plus élevés que la norme provinciale actuelle».

Les auteurs du rapport sommaient à l’époque les propriétaires de la Fonderie Horne de «s’engager à présenter rapidement au MENV (d’ici deux mois) un plan d’intervention identifiant l’échéancier et les interventions qui devront être réalisées pour atteindre un objectif de 3 ng/m3 dans le quartier Notre-Dame».

Presque 20 ans se sont écoulés depuis ce rapport et la fonderie qui appartient à Glencore rejette actuellement dans l’air jusqu’à 100 nanogrammes d’arsenic par mètre cube (100 ng/m3), soit 33 fois plus que la norme provinciale.

«La confiance est ébranlée, parce que la responsabilité de protéger la population, elle revient au gouvernement, à la santé publique. On s’attend de ces gens-là qu’ils protègent notre vie», résume Mme Letendre qui craint que «l’arsenic ne soit que la pointe de l’iceberg».

Elle souligne que «ce n’est pas tous les contaminants qui ont été étudiés» et que «l’arsenic passe à travers le système, il laisse des dommages, mais il y a d’autres métaux lourds qui s’accumulent».

La semaine dernière, le directeur national de la santé publique du Québec, Luc Boileau, a indiqué que d’autres études doivent être réalisées dans les prochaines semaines concernant les émissions d’arsenic, mais aussi d’autres métaux dans l’air de Rouyn-Noranda.

La population maintient la pression sur les élus

Pendant ce temps dans la ville de l’Abitibi-Témiscamingue, des citoyens multiplient les actions de sensibilisation et maintiennent la pression sur les élus.

Il y a quelques jours, des femmes du collectif Mères au front vêtues de combinaisons de protection blanches contre les matières dangereuses ont manifesté en chantant sur la rue principale avant de mettre la vidéo de leur action sur les réseaux sociaux.

«Épandez votre arsenic, dans un nuage toxique, comme dirait la fonderie, un verre d’arsenic rempli, je vais en mettre trois… non 100 nanogrammes!», ont chanté en chœur quelques Mères au front qui avaient changé les paroles de la chanson «le pouding à l’arsenic» du film Astérix et Cléopâtre.

C’est ce collectif de femmes engagées qui a donné rendez-vous aux citoyens de Rouyn-Noranda lundi soir à la réunion du conseil municipal. Une centaine de personnes se sont déplacées pour demander à la mairesse Diane Dallaire et à ses conseillers de prendre une position claire et ferme concernant les émissions d’arsenic de la Fonderie Horne.

Les esprits se sont un peu échauffés, selon Nicole Desgagnés, porte-parole du comité Arrêt des rejets et émissions toxiques (ARET).

«Il y avait beaucoup de colère, beaucoup d’indignation et de tristesse», a souligné Mme Desgagnés en raison de la position «molle» prise jusqu’à maintenant par les élus.

Quelques heures après cette rencontre avec des citoyens, mardi matin, la mairesse Dallaire a déclaré, sur les ondes de RDI, qu’elle demande au gouvernement «de viser le respect des normes, pour l’ensemble des métaux, pas seulement l’arsenic, que ce soit le plomb, le cadmium et le nickel».

Cette déclaration «aide à la confiance des citoyens», mais elle est insuffisante, selon Nicole Desgagnés.

La porte-parole du comité ARET implore le conseil municipal d’écrire noir sur blanc, dans une résolution, qu’il demande au gouvernement du Québec d’imposer à Glencore le respect des normes québécoises.

Quant à la visite prévue du ministre de l’Environnement mercredi, Mme  Desgagnés soutient que des citoyens l’attendent de pied ferme.

Elle rappelle que les Rouynorandiensconnaissaient déjà l’impact des émissions d’arsenic sur la santé à l’automne 2019, après avoir pris connaissance d’un rapport de biosurveillance de la santé publique et qu’une sonnette d’alarme avait également été tirée dans un rapport du ministère de l’Environnement en 2004.

«On a tellement perdu de temps. Maintenant les gens veulent des cibles précises à court terme, on le sait que ça va coûter cher», mais les citoyens «ne sont plus capables», indique Nicole Desgagnés en soulignant «qu’on n’a plus besoin de nouvelles études».

Le ministre Benoit Charette avait prévu se rendre dans la ville de l’Abitibi-Témiscamingue, mardi, pour discuter des émissions d’arsenic produites par la Fonderie Horne «avec des acteurs locaux», mais «un problème de maintenance sur l’avion» l’a forcé à reporter la visite à mercredi.

Sur une période de 70 ans, entre un et 14 citoyens de Rouyn-Noranda développeraient un cancer si l’entreprise Glencore ne diminue pas la concentration d’arsenic dans l’air produit par la fonderie Horne.

C’est l’une des conclusions d’une étude de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), publiée la semaine dernière.

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