Rapport sur la langue: l’usage de l’anglais progresse en milieu de travail

QUÉBEC — Quarante-deux ans après l’adoption de la loi 101, le français n’est toujours pas la langue commune et habituelle du travail au Québec.

C’est là une des conclusions qui ressort d’une série de neuf études de l’Office québécois de la langue française (OQLF) rendues publiques en vrac vendredi.

De cette synthèse traçant un portrait statistique de l’évolution récente de la situation linguistique au Québec, il appert que des progrès et des reculs ont été enregistrés, qu’il s’agisse de la langue d’enseignement, de l’affichage commercial, de la langue d’accueil dans les commerces ou de la langue de travail.

Sur ce plan, il se dégage qu’on a tendance, depuis une quinzaine d’années au Québec, à évoluer dans un environnement de travail bilingue français-anglais, à divers degrés selon les secteurs.

L’usage exclusif du français au bureau ou à l’usine est donc en baisse. Tout en utilisant le plus souvent le français au travail, les Québécois ont tendance à utiliser de plus en plus l’anglais régulièrement durant les heures de bureau.

La proportion d’employés n’utilisant que le français au travail a chuté de quatre points en cinq ans, passant de 60 à 56 pour cent.

Ce phénomène est particulièrement observable chez les jeunes de 18 à 34 ans, rompus à évoluer dans un environnement de travail bilingue.

De même, près du quart des immigrants (24 pour cent) utilisent plutôt l’anglais au travail.

En fait, pour un Québécois sur cinq, le français n’est pas la langue de travail.

Sans surprise, c’est sur l’île de Montréal et sa couronne que l’anglais progresse en milieu de travail, alors que la proportion de personnes utilisant autant l’anglais que le français est passée de 10 à 14 pour cent, de 2011 à 2016.

Quatre décennies après l’adoption de la Charte de la langue française, votée en 1977, on compte 13 pour cent des entreprises de 50 employés et plus n’ayant toujours pas obtenu leur certificat de francisation.

Accueil et affichage

Pendant ce temps, l’usage du français comme langue exclusive d’accueil dans les commerces de l’île de Montréal a tendance à diminuer. L’accueil uniquement en anglais ou bilingue (au son de «Bonjour-Hi!») croît d’autant, révèlent les études de l’OQLF.

Ainsi, l’accueil en français uniquement est passé de 84 à 75 pour cent, de 2010 à 2017, tandis que l’accueil bilingue a doublé, passant de 4 à 8 pour cent.

En novembre 2017, l’Assemblée nationale avait adopté à l’unanimité une motion réclamant que la formule d’accueil «Bonjour!» devienne la seule utilisée dans les commerces.

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, a réagi en disant souhaiter que les commerçants accueillent les clients en français uniquement, avec la formule «bonjour, point».

En 2017, l’affichage commercial de 23 pour cent des entreprises de l’île de Montréal n’était pas conforme à la loi.

Plus globalement, on apprend que six pour cent des Québécois affirment ne pas pouvoir soutenir une conversation en français.

«Pas mon rôle!»

En conférence de presse, la nouvelle présidente de l’Office, Ginette Galarneau, a eu beaucoup de difficulté à placer toutes ces données en contexte, à dégager et interpréter des tendances. Elle a refusé de répondre à plusieurs questions des journalistes présents sur le sens à donner à toutes ces statistiques, prétextant que ce n’était pas son rôle de le faire.

«Je suis en poste depuis le 11 février 2019. C’est pas mon rôle aujourd’hui de vous exprimer et c’est jamais le rôle des dirigeants d’organismes d’avoir des opinions personnelles et de les exprimer», selon celle qui dirige le principal organisme québécois de promotion de la langue française.

À partir de cette montagne de statistiques cumulant plus d’un millier de pages comportant son lot de bonnes et de mauvaises nouvelles, la présidente l’Office a été incapable, malgré l’insistance des journalistes, de dire s’il fallait en conclure que la situation du français au Québec s’améliorait ou se détériorait.

«Sur certains aspects, il y a des progrès, sur d’autres, il y a énormément d’efforts à mettre pour que ça progresse», a finalement conclu Mme Galarneau, sans vouloir dire quels chantiers devaient être privilégiés. 

Ingérence politique?

L’OQLF a choisi de publier ses études le jour même où la ministre responsable du dossier, Nathalie Roy, faisait l’objet d’une interpellation en Chambre de l’opposition péquiste, visant à critiquer le peu d’action gouvernementale en matière de promotion de la langue française.

Simple hasard ou ingérence politique?

«À l’évidence, il y a eu ingérence de la ministre ou de son entourage pour que ce rapport-là, commodément, soit publié une demi-heure avant l’interpellation», a commenté le député péquiste porte-parole dans le dossier, Joël Arseneau, en mêlée de presse.

Il rappelle que l’OQLF doit être neutre sur le plan politique. «Si le gouvernement s’en sert pour défendre son ineptie ou son immobilisme, son bilan assez mince depuis six mois, c’est préoccupant», a-t-il fait valoir.

Sur le fond, elle «n’a pris aucun engagement» pour ce qui est de la défense du français, a-t-il déploré, malgré six mois de gouvernance caquiste.

À propos des données cumulées dans les études, il s’est dit inquiet de la bilinguisation croissante des milieux de travail.

«C’est pas tout noir, mais c’est pas tout rose», a commenté de son côté la ministre Roy, au sujet du portrait qui se dégage de la série de documents. Elle n’a pas élaboré, ni indiqué quel type d’actions seraient entreprises par le gouvernement Legault d’ici la fin du mandat pour promouvoir la langue française.

Invitée à commenter le fait que l’interpellation sur la langue survienne le jour même de la publication des études, la ministre n’a pas nié être intervenue.

«C’est la prérogative de la ministre de demander: puis-je voir ces études?», a-t-elle dit, en mêlée de presse, reprochant à l’ancien gouvernement libéral et à l’ancienne administration de l’OQLF de s’être laissé traîner les pieds.

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