Réchauffement: il faut investir massivement pour protéger les côtes du Québec

MONTRÉAL – Des investissements massifs sont requis, et ce, dès maintenant, si le Québec veut protéger non seulement l’écosystème des côtes du Saint-Laurent, mais bien toute l’économie de la Gaspésie, des Îles-de-la-Madeleine, de la Côte-Nord et du Bas-du-Fleuve contre le réchauffement climatique.

Une série d’études rendues publiques par le consortium Ouranos, mardi, démontrent qu’à elles seules, ces régions sont confrontées à des pertes totalisant 1,5 milliard $ au cours des 50 prochaines années causées par l’érosion qu’entraîneront les changements climatiques.

Le réchauffement entraîne en effet une montée du niveau de l’eau et une aggravation des grandes marées d’hiver avec leurs vagues dévastatrices en raison de la disparition progressive de la couche de glace sur le fleuve.

Dans plusieurs cas, il sera possible de protéger les côtes contre l’érosion, mais dans d’autres cas il n’y aura d’autre choix que de relocaliser des infrastructures, qu’il s’agisse de bâtiments, routes ou même des voies ferrées.

«Il faut qu’on accepte à un moment donné qu’on va devoir céder à la mer du terrain», a indiqué l’océanographe Jean-Pierre Savard.

«Ça va demander beaucoup de sensibilisation parce que c’est très difficile à comprendre et à accepter par les populations qui sont là, des gens qui ont des terrains. Mais en même temps, si on ne cède rien à la mer, elle va finir par le prendre de façon très, très brutale», a rappelé le scientifique.

En contrepartie, les études démontrent que des mesures d’adaptation permettraient non seulement d’éviter la plus grande part des pertes, mais pourraient s’avérer profitables pour les régions concernées.

«Si on prend des bonnes décisions sur la base des analyses qu’on a réalisées, finalement on peut même bonifier certains sites, on peut en augmenter la valeur, a fait valoir l’économiste Laurent Da Silva. L’adaptation peut ainsi non seulement éviter des coûts, mais aussi être bénéfique et nous enrichir collectivement.»

Le travail des chercheurs vient aussi déboulonner certaines idées reçues, notamment celle voulant que les structures fixes, telles des murailles de béton, offrent la meilleure protection du littoral. Au contraire, ce sont plutôt les solutions de protection mobiles, comme le rechargement des plages avec du sable ou des galets, qui s’avèrent les plus efficaces.

«C’est contraire à la culture qu’on avait dans le passé, qui était d’installer un espèce de gros ouvrage définitif, a reconnu Jean-Pierre Savard. Mais petit à petit, on commence à comprendre qu’un ouvrage définitif dans un contexte de changement climatique, en zone côtière, c’est une illusion complète.»

L’avancement de la recherche dans le domaine démontre en effet que les éléments les plus résistants sur la côte sont, dans l’ordre, le sable, suivi des galets, puis de la roche et, enfin, du béton.

«Mais allez convaincre quelqu’un qui est sur la côte qu’une plage de sable va faire un meilleur travail pour protéger sa maison ou son terrain qu’un mur de béton! Ça, c’est très difficile psychologiquement. Ça ne passe pas facilement», a fait valoir l’océanographe.

En raison du développement linéaire le long du Saint-Laurent, ce sont des milliers d’infrastructures qui sont à risque.

«C’est de l’étalement urbain, mais linéaire le long des côtes, trop près de la côte», a expliqué M. Savard, précisant que les populations installées trop près de la rive finissent éventuellement par installer des structures pour se protéger contre l’érosion.

«Ils rigidifient la côte et détruisent l’écosystème. Or, l’écosystème dissipe entre 95 et 99 pour cent de l’énergie des vagues. Quand vous le perdez, votre problème va aller en s’aggravant», a-t-il expliqué.

Selon les experts, si aucune solution d’adaptation n’est mise en place, l’érosion menace plus de 5400 bâtiments divers dans ces régions, 154 kilomètres de routes municipales, 138 kilomètres de routes nationales (les routes 132 et 138) et 26 kilomètres de voies ferrées.

Sur une base régionale, les pertes potentielles sont estimées à plus de 775 millions $ pour la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine, à près de 500 millions $ pour le Bas-du-Fleuve et à près de 250 millions $ pour la Côte-Nord.

Les travaux des experts ont porté à la fois sur le portrait d’ensemble du littoral du fleuve quant aux risques liés à l’érosion, mais aussi de façon beaucoup plus précise sur 25 segments dans cinq municipalités, soit celles des Îles-de-la-Madeleine, Percé, Carleton-sur-Mer, Maria et Rivière-Ouelle afin d’évaluer différentes zones représentatives.

Les recherches démontrent qu’il est plus rentable d’implanter des mesures d’adaptation que de ne rien faire dans 76 pour cent des cas. Dans certains cas, soit le segment de l’Anse du Sud à Percé et dans le secteur de La Grave, aux Îles-de-la-Madeleine, les experts soulignent qu’il serait impensable de ne pas intervenir et notent qu’il y a un avantage variable à intervenir dans 12 autres segments. Seuls quatre secteurs sur les 25 étudiés ne présentent aucun avantage à intervenir.

Le maire de Percé, André Boudreau, présent à la conférence de presse, a raconté avoir vu de ses yeux les effets des changements climatiques.

«Dans les 15 dernières années, j’ai vraiment vu le couvert de glace disparaître petit à petit. Il durait moins longtemps, une tempête en plein coeur de l’hiver venait casser tout ça. Ça avançait avec les années et puis hop! Il n’y avait plus rien du tout», a-t-il raconté, rappelant qu’il y a très longtemps, on se rendait de Percé à l’île Bonaventure l’hiver par un pont de glace de trois kilomètres et que des vagues se fracassant sur la rive l’hiver était un phénomène inexistant en raison du couvert de glace il y à peine une vingtaine d’années.

Grâce aux travaux des chercheurs d’Ouranos, la municipalité a élaboré un projet pour remplacer le mur de béton érigé il y a plusieurs années et qui ne suffit plus à la tâche par une recharge de galets sur la plage qui donne sur le coeur de ce pôle touristique québécois.

«Une recharge en galets nous permet, d’une part, de retourner à une côte qui est naturelle et on se protège en même temps contre les zones de tempête et contre l’érosion, a expliqué Laurent Da Silva. Aussi, ça vient augmenter l’accès à la mer pour les visiteurs.»

Cette solution, qui représente un investissement fort raisonnable de 11 millions $, s’inscrit dans une série de projets visant à adapter la municipalité à l’augmentation du niveau de l’eau, estimée à 40 centimètres au cours du prochain demi-siècle. L’ensemble des projets mis en branle coûtera 20 millions $, des investissements qui auraient été impossibles sans l’appui financier des gouvernements supérieurs, un appui qui a été obtenu en grande partie parce que les projets étaient basés sur le travail des scientifiques d’Ouranos.

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