Reconstruction: les Ukrainiens n’hésiteront pas à renverser leur gouvernement

QUÉBEC — Les Ukrainiens renverseront leur gouvernement si la reconstruction ne se fait pas dans l’intérêt des citoyens ordinaires.

C’est ce que plaide une chercheuse qui met en garde la communauté internationale en vue de l’après-guerre, même si l’issue semble encore lointaine.  

Dans une entrevue avec La Presse Canadienne publiée jeudi, la professeure Yuliya Yurchenko soutient que les Ukrainiens n’accepteront pas le retour de la «corruption» et des «privatisations» forcenées qui avaient cours avant la guerre. 

Les coûts de la reconstruction frôlent déjà les 400 milliards d’euros (540 millions $) et la population ne veut pas que les États étrangers dictent seuls leurs conditions ou que des oligarques détournent les fonds, a-t-elle laissé entendre. 

«Les Ukrainiens ont fait beaucoup de sacrifices et ne laisseront pas passer ça», a-t-elle déclaré dans un entretien en marge d’un séminaire universitaire à Ottawa. 

La chercheuse de l’Université de Greenwich a rappelé que la population est déjà descendue dans la rue durant la révolution dite de «Maïdan», en 2014, pour renverser le gouvernement de Viktor Ianoukovytch, ou encore lors de la révolution «orange» de 2004, et qu’elle est bien capable de rééditer l’exploit.

«Les Ukrainiens n’accepteront plus l’absurdité, ils n’accepteront pas qu’on leur dise non, ils vont chasser physiquement les personnes au pouvoir, si la situation qui prévalait avant la guerre est reconduite», a-t-elle prédit. 

Désillusion

Mme Yurchenko déplore d’ailleurs la désillusion causée par le président Volodymyr Zelensky avant la guerre. 

Il s’était engagé à changer les choses et les électeurs espéraient la fin du régime des oligarques, la fin de la privatisation des services et entreprises publiques, en vain, a-t-elle souligné.

«C’était un vote de protestation, un rejet de la classe dirigeante d’avant, et M. Zelensky n’a pas tenu ses promesses. C’était du pareil au même.»

Actuellement toute la population est soudée derrière son président, mais la reconstruction a déjà commencé et les alliés sont déjà sollicités: M. Zelensky a déclaré que l’Ukraine avait besoin rapidement de 17 milliards $ au bas mot.

«Comment (l’enveloppe destinée à la reconstruction) sera investie? demande Mme Yurchenko. L’Ukraine n’aura pas un mot à dire?»

«Reprendre ce qui a été volé» 

Selon elle, l’État «doit reprendre ce qui lui a été volé» durant les privatisations, re-nationaliser dans le domaine des services publics, de l’énergie, des télécommunications, des services numériques, en séparant la propriété, assumée par l’État, de la gestion, assurée par des administrateurs de qualité.

Selon les données fournies par la chercheuse, il y avait plus de 3300 entreprises d’État dans le pays. Près de 1000 d’entre elles sont rentables, 500 ne le sont pas, tandis que 1885 ont interrompu leurs activités, dont presque 600 en Crimée, occupée par la Russie.

On a enregistré un nombre record de privatisations en 2021 et beaucoup d’Ukrainiens ont l’impression de se faire spolier parce qu’on brade leur patrimoine, a dénoncé Mme Yurchenko. 

«L’Ukraine était un pays développé quand elle quand devenue indépendante (en 1991, en se séparant de l’URSS) et elle ne l’est plus», a-t-elle déploré.

«On a traversé le Rubicon»

On a sans cesse dit aux Ukrainiens que ce n’était pas le moment pour tenir ce débat et prendre ces décisions, sous prétexte que l’ennemi était aux portes et qu’il y avait d’autres urgences à régler, mais l’heure est venue, plaide la chercheuse.

«Il faut que ça arrive maintenant. Si la conception des nouvelles politiques est finalisée sans être au bénéfice de l’Ukrainien moyen, les Ukrainiens vont prendre d’assaut le gouvernement et prendre le contrôle.» 

Car ils ont fait la preuve de façon éloquente durant cette guerre qu’ils peuvent prendre les choses et leur destin en main.

«On a traversé le Rubicon. Les Ukrainiens traversent les pires épreuves qui peuvent arriver à un peuple, ils n’auront plus rien à perdre ensuite.» 

En juin déjà, la facture de la reconstruction des destructions causées par la Russie en Ukraine était estimée à pas moins de 349 milliards d’euros (470 milliards $) par la Banque mondiale. 

Au cours des dernières semaines, les Russes ont ciblé plus particulièrement le réseau et les centrales électriques du pays. 

Depuis le début de l’agression  en février, les Russes ont détruit systématiquement des infrastructures civiles, immeubles résidentiels, réseau de transport, etc.

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