Référendum de 1995: le «love-in» du camp du Non n’aurait pas servi à grand-chose

OTTAWA — Le fameux «love-in» du camp du Non, à la fin de la campagne référendaire de 1995, n’aurait finalement pas servi à grand-chose, sinon à fouetter le moral des Canadiens hors Québec.

C’est ce qu’ont admis trois anciens proches collaborateurs de Jean Chrétien, lors d’un panel organisé par l’École de la fonction publique du Canada mardi à Ottawa en l’honneur de l’ancien premier ministre.

«Personnellement, (…) je ne pense pas que ça ait fait une différence sur le résultat. Mais je pense que c’était extraordinairement important que les personnes dans le reste du pays pensent que ça allait avoir un impact sur le résultat», a affirmé Eddie Goldenberg, ancien chef de cabinet de M. Chrétien.

«Je pense en fait que ça peut avoir causé du tort», a déclaré pour sa part Allan Rock, qui était ministre de la Justice et procureur général du Canada à l’époque. «Mon impression est que ce rassemblement a suscité beaucoup de cynisme au sein de la population québécoise. C’était vu comme un « stunt », c’était vu comme superficiel.»

À trois jours du référendum de 1995, des dizaines de milliers de Canadiens de partout au pays ont convergé vers la Place du Canada, à Montréal, pour inciter les Québécois à rester au sein de la fédération. Cette manifestation d’amour reste encore, à ce jour, controversée.

Pierre Pettigrew n’était pas encore ministre au sein du gouvernement Chrétien à l’époque, mais il se souvient que ce rassemblement a été décrit par plusieurs comme étant «trop peu, trop tard». Il croit néanmoins que cette démonstration s’avérait «nécessaire» pour le reste du pays qui s’était senti tenu à l’écart pendant l’essentiel de la campagne.

Près de 25 ans plus tard, M. Goldenberg décrit la campagne référendaire comme ayant été, pour lui et plusieurs autres, la période la plus difficile et la plus stressante de leur carrière.

Il dit que M. Chrétien traînait plusieurs «boulets»: les libéraux avaient hérité d’une crise de l’unité nationale après l’échec de l’accord du Lac Meech. Puis, le Parti libéral du Québec de l’époque, très nationaliste, n’aimait pas M. Chrétien, ce qui compliquait l’unité de la coalition pour le Non.

«Nous faisons face à un groupe, au Parti libéral du Québec, qui avait du mal à prononcer le mot Canada», peste encore aujourd’hui M. Goldenberg.

Au sein même du cabinet, à Ottawa, M. Rock sentait qu’il marchait sur des oeufs avec le camp du Non, qui n’avait pas envie d’entendre parler de la constitution canadienne de la part du ministre torontois qu’il était.

«Dans tous les cas, je peux vous dire que l’un des éléments de la stratégie était de minimiser le rôle de Jean Chrétien», constate M. Rock.

Puis, le chef bloquiste Lucien Bouchard est devenu le négociateur en chef du camp du Oui, une «décision brillante» de l’aveu même de M. Goldenberg. Dans la dernière semaine de la campagne, le camp du Non traînait de la patte dans les sondages.

Au dernier caucus libéral du mercredi avant le vote, M. Chrétien a pris la parole devant ses députés, comme il le faisait habituellement, puis il a fondu en larmes, se rappelle M. Rock. C’est alors que l’ancien premier ministre aurait dit qu’il se rendrait au Québec pour y prendre la parole.

Il a ensuite prononcé son discours à Verdun, dans lequel il disait que les Québécois allaient faire un choix irréversible.

M. Goldenberg se souvient que la soirée du référendum au 24 Sussex, à la résidence officielle du premier ministre, a été une expérience «plutôt horrible». Le camp du Non a gagné par un cheveu.

Après avoir fait son discours à la nation, M. Chrétien aurait dit, selon ce que rapporte son proche conseiller, qu’il n’allait plus permettre qu’une telle question soit posée à la population. La Loi sur la clarté référendaire allait être adoptée cinq ans plus tard.

M. Chrétien a participé à une discussion plus tôt en journée, mardi, mais n’a pas été questionné précisément ni sur l’époque référendaire ni sur la Loi sur la clarté par le modérateur.

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