Renvoi de turbines en Allemagne: des ministres convoqués par un comité parlementaire

OTTAWA — Des députés de l’opposition ont convoqué, vendredi, des ministres du gouvernement libéral afin qu’ils justifient devant une réunion extraordinaire du Comité permanent des affaires étrangères et du développement international de la Chambre des communes la décision controversée du Canada de renvoyer en Allemagne des pièces réparées d’un gazoduc russe.

Le gouvernement libéral fait face à de vives critiques de la part de l’Ukraine pour avoir exempté six turbines de la compagnie Siemens Energy, réparées à Montréal, des sanctions économiques qu’il a imposées à la Russie à la suite de son invasion de l’Ukraine.

En réponse à la demande du comité, le gouvernement n’a pas hésité à confirmer que la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, et le ministre des Ressources naturelles, Jonathan Wilkinson, seraient heureux de répondre aux questions sur cette affaire.

Le député libéral ontarien Robert Oliphant assure qu’il y a une «volonté totale» et «aucune hésitation» de la part des ministres à répondre aux questions du comité et expliquer la décision.

Le Comité permanent des affaires étrangères et du développement international a voté à l’unanimité en faveur de la convocation des ministres Joly et Wilkinson afin qu’ils viennent s’expliquer au plus tard le 22 juillet, selon leur disponibilité.

Ce même comité souhaite aussi entendre des représentants du Congrès ukrainien canadien ainsi que les ambassadeurs de l’Ukraine, de l’Allemagne et de l’Union européenne.

Des élus conservateurs qui siègent au comité ont aussi réclamé la présence de la vice-première ministre Chrystia Freeland et ont allégué que les libéraux tentaient de l’empêcher de témoigner parce qu’elle serait en désaccord avec la décision.

Cette tentative des membres conservateurs d’ajouter le nom de Mme Freeland à la liste des témoins convoqués a été rejetée à la majorité. Les membres du comité auront cependant d’autres occasions d’ajouter des noms à la liste de témoins.

Mme Freeland se trouve en Indonésie pour une réunion des ministres des Finances du G20 et n’était pas disponible pour commenter la nouvelle pour le moment.

Toute cette affaire découle de la décision du premier ministre Justin Trudeau de permettre la livraison des turbines pour, a-t-il justifié, soutenir les alliés européens du Canada qui font face à des crises énergétiques alors que la Russie restreint l’accès à son approvisionnement en pétrole et en gaz.

La société énergétique publique russe Gazprom a réduit de 60 % le mois dernier les livraisons de gaz de son gazoduc Nord Stream 1, qui relie le nord-est de l’Allemagne, en invoquant des problèmes techniques liés aux turbines.

Le gaz russe représentait récemment environ 35 % de l’approvisionnement total de l’Allemagne.

Pour sa part, le gouvernement ukrainien affirme que la décision du Canada crée un dangereux précédent à un moment où la communauté internationale doit faire preuve de détermination et de fermeté face aux menaces russes et à son invasion de l’Ukraine.

D’ailleurs, le Congrès mondial ukrainien a déposé mardi en Cour fédérale un avis de requête pour un examen de la décision d’Ottawa, faisant valoir que la demande de Gazprom pour ses turbines constitue un stratagème malhonnête.

«Nous ne pouvons pas fournir à un État terroriste les outils dont il a besoin pour financer le meurtre de dizaines de milliers de personnes innocentes», plaide le congrès.

En revanche, le chancelier allemand Olaf Scholz a salué la décision en disant que l’approvisionnement de son pays en énergie lui permet de continuer de soutenir l’Ukraine avec de l’aide humanitaire, financière et militaire. 

Aux États-Unis, le département d’État a également appuyé la décision canadienne en disant qu’elle vient renforcer la sécurité et la résilience énergétiques de l’Europe en plus de contrer les efforts de la Russie pour se servir de ses ressources énergétiques comme d’une arme.

Malgré tout, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a condamné le choix du Canada en le qualifiant «d’absolument inacceptable».

Dans sa motion pour lancer l’analyse du dossier en comité, la députée néo-démocrate et porte-parole en matière d’affaires étrangères, Heather McPherson, dit avoir été «consternée» par la décision du gouvernement qui, selon elle, rendait les sanctions «inutiles».

Son collègue conservateur, Garnett Genuis, a qualifié la décision de «gifle au visage du peuple ukrainien» en estimant qu’elle défiait la logique de conciliation ou de compromis envers un agresseur violent.

Un porte-parole de l’ambassade d’Allemagne à Ottawa a déclaré à La Presse Canadienne que les sanctions imposées par son pays et par l’Union européenne ne couvrent pas précisément les turbines.

Selon l’interprétation que font les Allemands, si le texte de loi canadien avait été écrit de la même manière qu’en Allemagne, aucune exemption n’aurait été nécessaire pour l’expédition des turbines.

Chaque État rédige ses sanctions de manière différente et le texte canadien était plus précis que celui d’autres juridictions, explique la chercheuse Rachel Ziemba du Center for a New American Security. 

Ni Gazprom ni le gazoduc Nord Stream 1 ne sont visés par des sanctions totales du Canada, a-t-elle précisé. Cette position s’aligne avec l’interprétation de l’Allemagne selon qui les sanctions canadiennes ne s’appliqueraient pas à ce mouvement de pièces si elles n’avaient pas été rédigées de manière aussi détaillée.

La livraison de pièces d’équipement en Russie pour un nouveau projet énergétique aurait toutefois été beaucoup plus complexe, reconnaît l’experte.

Il reste que même dans un scénario où l’expédition est exempte de sanctions, toute transaction impliquant la Russie ou des entreprises russes est sujette à d’intenses débats politiques, a noté Mme Ziemba.

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