Revue de l’année 2020 en trois temps avec Martine St-Victor

MONTRÉAL — Pour les Haïtiens, le 1er janvier marque le Jour de l’indépendance, une occasion de commémorer la fondation de la première république noire de l’ère moderne. Les Québécois d’origine haïtienne, dont la communauté a été particulièrement frappée par les effets de la COVID-19, ont-ils le cœur à la fête cette année ? Rencontres avec quatre d’entre eux pour faire le point sur une année de chocs et de défis, mais aussi porteuse d’espoir. 

Premier portrait : Martine St-Victor, stratège en communication, chroniqueuse à Radio-Canada, CBC et à la Montreal Gazette

De l’impact de la pandémie sur les commerçants aux soulèvements populaires du printemps pour dénoncer les injustices raciales, en passant par l’élection de la première femme noire vice-présidente des États-Unis, Mme St-Victor a été invitée à commenter plusieurs sujets chauds de l’actualité au cours de la dernière année. Tour d’horizons de trois événements qui l’ont particulièrement marquée.

 

La pandémie

La stratège en communication croit que les gouvernements fédéral et provincial sont parvenus à bien livrer les messages tout en adoptant le bon ton et en l’ajustant en cours de route. 

«Il faut être indulgent envers les gouvernements, dit-elle. Personne ne pouvait s’attendre à ce qu’ils aient à gérer une pandémie mondiale.» 

Elle est ravie de noter que la gestion de l’épidémie a été une occasion de ramener l’autorité des scientifiques à l’avant-plan. 

Les points de presse ont offert une plus grande place au Dr. Arruda, et à la Dre Tam, qui étaient avant mars dernier très peu connus du public. 

La crise sanitaire a toutefois aussi révélée les fractures de la société. Comme cela a pu être constaté avec les foyers d’éclosions dans l’arrondissement densément peuplé de Montréal-Nord, où vivent bon nombre de travailleurs essentiels, dont des préposées aux bénéficiaires. 

«Ça faisait longtemps que les dirigeants communautaires sonnaient l’alarme», dit-elle. 

Elle explique que ces derniers se sont mobilisés pour faire la distribution de produits sanitaires dans le quartier avant même que Québec ne prenne toute la mesure de la situation. Un exemple qui démontre, selon elle, que le changement passe souvent par l’action «du peuple». 

«Le confinement nous a appelés à faire une remise en question collective», estime Mme St-Victor. 

Le confinement a également forcé des secteurs de l’économie à se mettre sur pause. Celle qui dirige sa propre boîte de relations publiques depuis 15 ans peut en témoigner. Elle compte notamment des restaurants parmi ses clients. 

«Ce que j’ai vu, ce sont des combattants. Ce que j’ai vu, c’est que l’entrepreneur canadien est absolument résilient», affirme-t-elle.

Elle s’inquiète cependant pour les mois à venir. «Avec la prolongation des fermetures, ça va être extrêmement difficile. Je le vois. On ne peut pas se réinventer 5000 fois.» 

La mort de George Floyd

Le ton de Mme St-Victor est habituellement posée. Mais en mai dernier, elle ne pouvait pas «rester insensible devant les images de la mort de George Floyd et devant cette colère qu’on a vue dans les rues», dit-elle. 

«Je crois parfois qu’on est conditionné à retenir sa déception, sa peine. Et là c’était impossible à ignorer.»

Après un printemps passé à voir défiler les mêmes images en boucle, elle avoue avoir expérimenté une forme de deuil. 

Puis elle a décidé de faire renaître un projet lancé en 2017 sur les ondes radiophoniques de la CBC avec sa collègue et amie, Isabelle Racicot, la baladodiffusion Seat at the Table, pour pouvoir discuter d’enjeux qui lui sont chers. 

Il y a plusieurs manières de manifester, croit Mme St-Victor. «Moi, je ne me sens pas à l’aise de prendre la rue, même si je sais que ces manifestations sont primordiales. Dans tous les mouvements sociaux, ça a été un élément déclencheur, un élément central du changement. Mais moi, je ne trouve pas ma place dans ça. C’est-à-dire que je dois trouver ma place autrement pour faire un changement.»

Elle croit que tous devraient se prêter à l’exercice. «Ce qu’on a tous réalisé, c’est que tout le monde a un rôle à jouer.»

Le sien consiste à opérer un changement en utilisant son influence, aussi modeste soit-elle, comme elle le fait chaque semaine à titre de chroniqueuse pour la Montreal Gazette et sur quelques autres tribunes. 

Ce qu’elle voit aussi comme une lame à double tranchant. «Je n’ai pas toujours envie d’en parler. Je suis plus que la couleur de ma peau», insiste-t-elle. 

«J’ai arrêté de compter le nombre de fois où j’ai refusé des panels ou des interviews parce que je n’avais pas envie de m’exprimer sur le sujet.»

«En même temps, comment ne pas parler si on a une voix ou si on est en position de le faire?» 

L’élection de la vice-présidente Kamala Harris 

L’année qui se profile à l’horizon s’amorce sous le signe du changement. Mme St-Victor est enthousiaste au sujet de l’élection de la vice-présidente américaine, Kamala Harris. 

«Biden a parlé d’un gouvernement de transition et il entend élargir le rôle de la vice-présidente», dit celle qui suit de près la politique américaine. 

«Elle n’aura pas un rôle de figuration», continue-t-elle. 

L’équipe de communication de Joe Biden est toute féminine. Elle compte trois Afro-Américaines et une femme d’origine latine. Pense-t-elle que celles-ci ont été choisies principalement parce qu’elles sont issues de la diversité?

«Pour moi, c’est un beau concours de circonstances, mais ce sont surtout des candidates qui ont fait leurs preuves, qui ont travaillé sur la campagne et qui logiquement devaient se retrouver dans ce cabinet-là. Plusieurs d’entre elles faisaient partie de l’administration Obama. Il n’y a donc personne qui est là parce qu’elle est femme ou membre de la diversité. Elles sont les meilleures. Voilà!», répond-elle. 

Cette année 2021, qui promet aussi d’être mouvementée, Mme St-Victor prévoit l’entamer avec une généreuse portion de soupe joumou, Giraumon en créole, un plat traditionnel haïtien incontournable en ce Jour de l’indépendance. 

La gastronomie demeure par ailleurs le meilleur outil pour bâtir des ponts, selon la chroniqueuse, qui a fait découvrir cette soupe à ses amis. «C’est aussi une façon de partager notre histoire.»

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Cet article a été produit avec l’aide financière des Bourses Facebook et La Presse Canadienne pour les nouvelles.