Sainte Anne, le pont entre les Premières Nations et l’Église catholique

MONTRÉAL — Le choix du pape François de tenir une messe au sanctuaire de Sainte-Anne-de-Beaupré pendant son voyage au Canada est loin d’être anodin. Le nom qu’évoque ce lieu hôte de pèlerinages autochtones depuis plus de 300 ans demeure un élément important du catholicisme parmi les Premières Nations. 

Personnage religieux valorisé chez les francophones, sainte Anne, la grand-mère de Jésus, l’est aussi dans plusieurs communautés des premiers peuples. 

«Je pense que la bonne sainte Anne a toujours fait partie de la vie spirituelle des Autochtones depuis peut-être l’arrivée des clergés. Elle est très priée par les Innus, entre autres», décrit la coordonnatrice en santé communautaire pour le centre santé d’Ekuanitshit, sur la Côte-Nord, Tania Courtois. Innue et dont le père a fréquenté les écoles externes des pensionnats, elle doit accompagner plus d’une centaine de personnes à Québec, dont des survivants, pour assister à la messe du souverain pontife le 28 juillet.  

Ses traits de femme forte et ses pouvoirs de guérison qu’on lui confère ont notamment suscité l’adhésion des Premières Nations à ce personnage du catholicisme, explique Denis Gagnon, professeur d’anthropologie à l’Université de Saint-Boniface, à Winnipeg, au Manitoba. 

Par son titre de grand-mère, sainte Anne représente «le pilier de ces grandes familles transgénérationnelles qu’on retrouve dans les Premières Nations», évoque M. Gagnon.

«Le Christ n’avait pas beaucoup de sens pour eux. Quelqu’un qui se sacrifie de lui-même. C’était des peuples guerriers pour qui la vengeance était une valeur très importante», explique-t-il en entrevue. 

M. Gagnon a mené des travaux universitaires sur les débuts du sanctuaire de Sainte-Anne-de-Beaupré et la dévotion des Innus de la Basse-Côte-Nord pour la mère de la Vierge Marie. Il a rencontré des populations autochtones de la région pour observer leurs pratiques et rituels au tournant des années 2000.

Les Micmacs et les Abénaquis en Acadie ont été parmi les premiers à s’intéresser au personnage de sainte Anne avec l’arrivée des missionnaires. Le culte s’est ensuite répandu dans le reste du Canada et dans le Nord-Est américain, relate M. Gagnon.

«Très tôt», les Premières Nations vont entendre parler du sanctuaire de Sainte-Anne-de-Beaupré, fondé dans les années 1660, et vont commencer à fréquenter l’endroit, mentionne le professeur à La Presse Canadienne. 

Les premiers colons catholiques du régime français vénéraient aussi sainte Anne comme une protectrice contre les dangers de la navigation, ce qui a contribué à donner de la force à cette dévotion auprès des Autochtones, affirme Louis Rousseau, professeur émérite au département de sciences des religions de l’UQAM. 

«Son titre de grand-mère permet que les Autochtones la comprennent eux aussi comme une protectrice parce que dans leur vision du monde, les grands-pères et les grands-mères, les réels comme les imaginaires, ont une fonction de protection. C’est sans doute le point de contact», avance-t-il. 

Les missionnaires vont d’ailleurs se servir de sainte Anne pour convertir les peuples des Premières Nations au catholicisme, indique M. Gagnon.

Prier sainte Anne face aux problèmes sociaux 

Les miracles attribués à sainte Anne dès le 17e siècle ont aussi possiblement permis de développer l’intérêt des Premières Nations pour ce personnage. 

«C’est un personnage avec qui on peut intercéder pour avoir des faveurs; la santé, une bonne chasse, la famille nombreuse», fait valoir M. Gagnon. 

Les profonds bouleversements sociaux auxquels les Premières Nations ont été confrontées ont amené ces populations à invoquer sainte Anne pour les aider, mentionne M. Gagnon. 

La sédentarisation avec l’aménagement des réserves en est un exemple. Celles-ci ont entraîné l’apparition d’enjeux liés à la consommation d’alcool et de drogues dans les années 1970 et 1980. 

«Les aînés sont un peu désemparés face à ces problèmes nouveaux et dans lesquels leurs anciens esprits religieux, qui étaient reliés à la chasse et la forêt, n’ont plus de pouvoirs. C’est donc sainte Anne qui va les remplacer, c’est elle qu’on va invoquer pour régler les problèmes du monde des Blancs», décrit M. Gagnon. 

Un «meilleur partage»

La neuvaine de Sainte-Anne-de-Beaupré qui précède la fête de sainte Anne, le 26 juillet, attire toujours de nombreux fidèles des Premières Nations.

Est-ce que les dernières découvertes et les témoignages autour des anciens pensionnats dirigés par des membres de congrégations religieuses catholiques entraîneront un effritement de la dévotion pour sainte Anne parmi les Autochtones? 

Le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, Ghislain Picard, estime qu’il y a désormais «peut-être un meilleur partage» dans la pratique spirituelle, avec un certain recul sur les valeurs chrétiennes. 

«Il y a une réappropriation de nos valeurs traditionnelles qui incluent les valeurs spirituelles, sans vraiment délaisser la religion catholique dans beaucoup de cas. Je ne suis pas expert de la chose, mais il y a plusieurs personnes qui ont sans doute appris un peu à marier les deux», avance-t-il. 

M. Picard note qu’il n’y a aucune animosité, de remise en question ou de discrimination sur le choix religieux de chacun. 

Il y a plutôt une attitude de bienveillance, comme chez Jeannette Vollant, une Innue de la communauté de Uashat mak Mani-utenam, sur la Côte-Nord, et ex-pensionnaire. 

La septuagénaire, qui croit à un grand esprit que ses ancêtres appelaient le grand manitou, se rendra au sanctuaire de Sainte-Anne-de-Beaupré pour assister à la messe du Saint-Père, «par respect» et «par amour pour (son) peuple», ainsi que pour elle-même.

«Je n’ai rien à redire sur les personnes qui vont continuer à aller à Sainte-Anne-de-Beaupré, qui ont une ferveur à la sainte Anne. C’est le choix de chaque personne», soutient Mme Vollant. 

Bien qu’il se sente éloigner de la religion, Jay Launière-Mathias, un jeune de 28 ans d’origine innue et anichinabée, respecte aussi «énormément» ceux pour qui le catholicisme permet de les aider dans leur cheminement de guérison.  

«Personnellement, en tant que jeune Autochtone, c’est plus la suite qui m’intéresse, précise-t-il. Quels seront les gestes de réparation. Ce n’est pas parce que le pape s’excuse que les gens sont guéris.»

La messe du pape François à la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré est prévue le 28 juillet à 10h. 

Cette dépêche a été rédigée avec l’aide financière des Bourses de Meta et de La Presse Canadienne pour les nouvelles.

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