Santé des abeilles: la vigilance est toujours de rigueur, selon un expert

MONTRÉAL — Des apiculteurs québécois ont connu des pertes anormales de leurs colonies ce printemps. Est-ce des cas anecdotiques ou cela laisse présager une situation davantage inquiétante pour l’avenir des abeilles à miel, dites domestiques? 

Des données sur la mortalité de ces insectes pollinisateurs en 2021-2022, attendues en juillet, devraient venir répondre à cette question. Mais les témoignages rapportés ces dernières semaines de certains producteurs rappellent la fragilité de cette population, tout comme celle des 350 espèces indigènes vivant au Québec, à l’approche de la journée mondiale des abeilles le 20 mai. 

Depuis les 10 ou 15 dernières années, les apiculteurs canadiens et québécois constatent annuellement en moyenne le décès de 20 à 35% de leurs colonies, après l’hiver. Ce qui est de deux à cinq fois plus élevé que la normale, indique Maxime Gauthier, doctorant en toxicologie environnementale à l’UQAM et l’Université Claude Bernard Lyon 1. 

Cette année, des apiculteurs ont fait état d’un nombre «alarmant» de pertes, pouvant représenter entre 60 et 85% de leur cheptel. 

«Ça peut être assez foudroyant pour un apiculteur quand à la sortie de l’hiver il se rend compte qu’il a perdu 85% de ses colonies. Sur un cheptel de 100 ruches, il est en reste 15, donc la pression économique est très importante pour eux», relate M. Gauthier en entrevue.

La compilation des statistiques de l’Association canadienne des professionnels en apiculture viendra prochainement confirmer si cette «hétacombe» est observée à l’échelle nationale. 

«Si on est en moyenne au-dessus de 30 ou 35% (de morts) au Québec, ce sera une année record. Il va vraiment falloir se poser des questions. 

Ce sera un message clair qu’il faut qu’on mette les efforts aux bons endroits, parce que malgré les stratégies existantes à l’heure actuelle, la situation ne semble pas s’améliorer depuis les 15 dernières années», déplore M. Gauthier, qui souhaite de meilleurs outils pour suivre l’état de santé des abeilles. 

Les causes sont multiples pour expliquer ces pertes. Les changements climatiques sont d’abord et avant tout pointés du doigt: des hivers très rigoureux, les automnes humides et des températures estivales très élevées, explique l’expert. 

L’exposition aux pesticides revient aussi comme l’un des principaux facteurs, y compris la présence de bactéries et de virus chez les abeilles ou encore les monocultures qui offrent une faible diversité florale, énumère le doctorant.

Le spécialiste apporte néanmoins une nuance à propos de l’avenir des abeilles à miel, malgré leur situation peu reluisante. Celles-ci ne sont pas nécessairement menacées d’extinction, car elles sont maintenues en vie «de façon semi-artificielle» par les apiculteurs. 

Ils vont avoir recours au dédoublement de leurs colonies pour essayer de compenser en partie la mortalité, évoque Maxime Gauthier. 

Selon des données du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, le nombre de colonies a progressé dans la province depuis 2004 pour se chiffrer aux alentours de 55 000 en 2020.

Des espèces susceptibles de disparaître

Cette méthode ne profite toutefois pas aux centaines d’espèces indigènes, toutes aussi importantes pour la pollinisation.

Leur avenir est beaucoup moins rose, ne bénéficiant pas d’un suivi aussi rigoureux que leurs consœurs domestiques. 

«Chez ces espèces, on pourrait observer des extinctions comme cela s’est déjà produit dans certains pays», évoque M. Gauthier. 

Bien que connue, la fragilité des abeilles indigènes n’est pas quantifiée puisque la grande majorité est solitaire, et ne vit donc pas en colonie, spécifie le doctorant. 

Le Canada compte 970 espèces d’abeilles indigènes, dont plus de 350 au Québec. Parmi les différentes familles d’abeilles, figurent notamment des Andrènes, des Mégachilles, des Hallictidées et des Apidées. 

Gestes individuels

Chaque personne peut tenter d’y mettre du sien pour sauver les différentes populations d’abeilles, qui contribuent directement ou indirectement à plus ou moins 40 % des produits alimentaires contenus dans l’assiette québécoise, selon ce que rapporte le site des Apiculteurs et Apicultrices du Québec. 

M. Gauthier suggère notamment d’avoir des plantes à fleurs indigènes québécoises qui sont pollinifères et nectarifères pour bonifier la nourriture des abeilles. Il encourage d’ailleurs à laisser les pissenlits, malgré leur réputation de mauvaises herbes, puisqu’ils représentent des «petits garde-mangers» pour les abeilles, étant une source de pollens et de nectars. 

Maxime Gauthier recommande aussi d’installer des petits abreuvoirs, comme des bols, avec de l’eau et des petites billes leur permettant de se poser. Grâce à cet accès à l’eau, les abeilles peuvent à la fois se rafraîchir et refroidir leur ruche lors de températures très chaudes.  

Limiter l’usage de pesticides pour la pelouse et les fleurs est également une action à privilégier, conclut-il. 

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Cet article a été produit avec le soutien financier des Bourses Meta et La Presse Canadienne pour les nouvelles.