Santé mentale des soignants: la détresse a fluctué au cours de la 1ère vague de COVID

MONTRÉAL — Une application mobile spéciale a permis à des chercheurs de suivre pas à pas les hauts et les bas de la santé psychologique d’un groupe de travailleurs de la santé au Québec au cours de la première vague de la pandémie. Et si 15 % de ces soignants ont abordé la seconde déjà minés par une réelle détresse psychologique, la majorité d’entre eux se sont adaptés, malgré l’adversité, notent-ils.

Les chercheurs montréalais dévoilent mercredi des résultats préliminaires de leur étude, qui doivent être bientôt publiés dans une revue scientifique. 

Avec ces données, «on veut éclairer le débat», mais surtout, trouver des solutions pour mieux aider le personnel soignant, a déclaré en entrevue Dr Nicolas Bergeron, psychiatre et chercheur au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM).

Il a réalisé ces travaux avec une équipe, dont fait partie Steve Geoffrion, chercheur au Centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal, qui a notamment développé l’application mobile — d’abord créée pour un projet sur la détresse psychologique des pompiers, puis adaptée pour le personnel médical.

«La santé mentale des travailleurs de la santé, ça a toujours été un tabou. Il y a cette culture qu’il faut être fort pour faire cette job-là, et ne pas se plaindre», explique M. Geoffrion, qui espère que leurs travaux vont jeter un éclairage sur ce qu’ils vivent: «un travailleur de la santé peut, lui aussi, être en détresse et être fatigué».

L’application mobile leur permettait de remplir un questionnaire chaque semaine. Elle avait aussi une autre utilité: aider ces travailleurs à surveiller leur santé mentale pour passer à travers la crise, en prenant conscience de ce qu’ils vivaient.

Après une journée dans une salle d’urgence, une infirmière pouvait ainsi répondre à une série de questions portant sur son état de stress, son exposition à des événements bouleversants ainsi que sur le soutien social qu’elle a pu recevoir.

Cela a donné une dimension unique — «précieuse», disent-ils — au projet de recherche: contrairement à plusieurs études sur la santé mentale des soignants, évaluée à un moment précis dans le temps, la leur s’est étendue sur 17 semaines — entre mai et septembre — à l’aide de près de 400 participants occupants divers types d’emplois, dans différents milieux de travail, incluant des hôpitaux et des CHSLD.

Ces travailleurs ont vécu la peur, la remise en question de leur façon de travailler, et des situations très difficiles, a souligné Dr Bergeron.

Malgré cela, «85 % des travailleurs de la santé suivis ont réussi à surmonter les expériences stressantes de la première vague. Ils ont fini par s’adapter». Surtout s’ils ont les bons outils, ajoute-t-il.

Un constat plutôt encourageant, qui démontre la grande résilience de ces travailleurs de la santé, jugent-ils.

Mais attention, ajoute aussitôt Dr Bergeron: cela ne veut pas dire qu’ils n’ont rien vécu de difficile et qu’ils n’ont pas ressenti de détresse. Certains en ont vécu pendant plusieurs semaines, mais ont fini par reprendre le dessus. La détresse, «ça évolue et peut changer favorablement», dit-il.

D’ailleurs, en juin, c’était environ le tiers des participants qui affichaient une détresse psychologique avec des réactions de stress post-traumatique, d’anxiété et de dépression, qui s’est maintenue entre deux et quatre semaines, a donné en exemple M. Geoffrion.

D’ailleurs, 15 % des travailleurs de la santé ont dû affronter la seconde vague en étant déjà en situation de détresse. Un pourcentage «assez significatif», qui mérite «toute notre attention, pour éviter qu’elle ne devienne chronique».

Les chercheurs tiennent aussi à souligner certains constats: vivre de la détresse dans un contexte aussi stressant et inhabituel que la crise sanitaire est «normal et attendu». Cette détresse n’est pas synonyme de trouble mental, ni un signe que les travailleurs qui la ressentent vont forcément en développer un.

Un autre résultat intéressant est que les «trajectoires» de ces soignants n’ont pas été identiques: pour certains, les niveaux de détresse sont demeurés élevés au cours de la période sous étude alors que d’autres ont commencé à avoir des réactions d’anxiété et de stress post-traumatique à la fin de l’été plutôt qu’au tout début de la pandémie. D’autres soignants suivis ont vécu une détresse qui est devenue plus aiguë en septembre. Pourquoi? D’excellentes questions que les chercheurs vont d’ailleurs explorer avec la suite de leurs travaux et leur seconde phase de recherche qui portera sur la deuxième vague.

Ils s’intéressent aussi à quel type d’emploi était plus à risque et quelles situations ont laissé plus de marques.

Pourquoi certains soignants ont-ils vécu plus difficilement que d’autres cette période intense? Peut-être qu’ils n’avaient pas le soutien requis, avance M. Geoffrion, qui précise qu’il est crucial. Il peut d’ailleurs être apporté par des collègues, renchérit Dr Bergeron, et le milieu de travail doit aussi favoriser leur bien-être, par des mesures qui favorisent le repos et la reconnaissance, entre autres choses.

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