Ségolène Royal: la laïcité peut contrer l’extrême-droite autant que l’alimenter

MONTRÉAL — Un débat sur la laïcité a autant le potentiel d’étouffer la critique de l’extrême-droite que de l’alimenter, selon Ségolène Royal, qui était ministre déléguée à l’Enseignement scolaire à l’époque où la question du port du hijab à l’école déchirait la France. Mme Royal, qui fut aussi la candidate socialiste à la présidence française en 2007 contre Nicolas Sarkozy, estime que tout dépend de la méthode et des motifs qui entourent une telle démarche.

En entrevue avec La Presse canadienne, mercredi, Ségolène Royal n’a pas voulu s’avancer sur la situation au Québec, n’étant pas familère avec la teneur du débat, mais il est clair selon elle que, pour réussir, une telle démarche ne doit surtout pas reposer sur une volonté de ravir des votes à la droite.

«Il ne faut pas agir pour des raisons électorales, il faut agir pour des raisons sociétales», lance-t-elle sans hésiter.

Selon elle, une démarche de laïcité instrumentalisée politiquement dans le but d’attirer le vote de la droite et de l’extrême-droite aura pour effet de donner raison à ce genre de discours et, donc, aux partis qui les tiennent. Conséquemment, une formation politique modérée qui brandirait la laïcité dans l’espoir d’attirer les électeurs de droite créera l’effet inverse en les poussant vers les partis plus extrémistes qui moussent ce discours depuis plus longtemps.

«Dès qu’on instrumentalise politiquement une décision de ce type pour courir après l’extrême-droite, on est perdant. Il ne faut pas croire que ça empêche la fuite des électeurs. Au contraire, ça accélère la fuite des électeurs vers l’extrême-droite», affirme-t-elle.

«Toute décision doit être expliquée», insiste-t-elle, indiquant que c’est dans la communication publique que se trouve la possibilité d’étouffer les critiques de l’extrême-droite.

«Ça dépend beaucoup de l’argumentaire qui est apporté et de la méthode. Soit on ferme une porte (à la critique de droite), soit on l’alimente et il n’y a jamais de fin: ah, vous avez fait ça, maintenant l’étape suivante on fait ça», illustre la politicienne.

Les lois françaises, adoptées durant les années 2000, sont beaucoup plus restrictives que le projet de loi 21 du gouvernement de François Legault: elles interdisent le port de signes religieux chez tous les fonctionnaires et agents de l’État ainsi que chez les étudiants jusqu’à l’université; elles interdisent également le port du voile intégral (niqab et burqa) dans les endroits publics.

Ségolène Royal est convaincue qu’un certain équilibre a pu être atteint puisque le débat a cessé de revenir à la surface, sauf exception.

Rejet des partis traditionnels

Elle reconnaît toutefois que l’afflux de migrants ces dernières années a beaucoup servi à alimenter l’extrême-droite à travers l’Europe, notamment en raison de l’amplification fournie par les réseaux sociaux qui leur imputent tous les torts. Elle s’inquiète d’ailleurs de l’impact des réseaux sociaux sur le discours public et politique.

«C’est à la fois un atout parce qu’il y a une diffusion de l’information, mais ça fait peur pour la démocratie parfois et pour la citoyenneté parce qu’il y a une capacité de manipulation qui est extrêmement forte», reconnaît-elle, ajoutant qu’une éducation aux médias sociaux est devenue incontournable.

«Il faut que l’éducation intègre aussi la capacité des jeunes de prendre du recul par rapport aux réseaux sociaux.»

Mme Royal hésite, par contre, à attribuer les résultats de l’extrême-droite à un véritable mouvement de l’électorat vers la droite. Notant que les dernières élections européennes ont aussi montré une très forte préoccupation environnementale, elle fait le constat, comme plusieurs analystes, que l’électorat a surtout tendance à tourner le dos aux politiciens traditionnels.

«Il y a un effondrement des partis traditionnels parce que les gens ont eu l’impression que les partis ronronnaient sur eux-mêmes et que la sauvegarde des appareils politiques était plus importante que la transformation sociale des sociétés et, donc, ils se sont tournés vers des gens qui leur ont fait croire qu’ils avaient des nouvelles solutions», dont l’extrême-droite ou les verts et même des politiciens comme l’actuel président français Emmanuel Macron.

«Construire son bâtiment climatique»

Aujourd’hui ambassadrice de l’Arctique et de l’Antarctique pour la France, l’ancienne ministre de l’Environnement sous François Mitterrand ne ferme pas la porte à un éventuel retour en politique («Je n’ai jamais fermé la porte, sinon je serais partie dans le privé»), mais elle fait valoir du même souffle que son rôle actuel est toujours politique et s’inscrit en continuité avec ses mandats passés.

Participant au Forum économique international des Amériques, qui se tient cette semaine à Montréal, elle souligne que les pôles sont les régions qui ont subi les dégâts les plus considérables du dérèglement climatique et qu’il est pressant de réagir aux constats que leur détérioration impose.

Consciente du «paradoxe entre l’envie d’agir, l’enthousiasme pour agir et en même temps les freins immédiats dus à la difficulté des transitions industrielles», elle n’en répète pas moins le mantra de devoir «réconcilier l’économie et l’écologie».

Qualifiant de «désespérant» l’absence de changement entre les discours d’aujourd’hui et ceux de 1992, année où elle avait pris part au Sommet de la Terre de Rio de Janeiro, elle dit espérer «que chaque pays construise son bâtiment climatique», et ce, en dépit de la grande difficulté de combattre les puissants lobbys de toute nature qui offrent toute la résistance que leurs moyens considérables leur permettent.

Revenant sur la démission fracassante de Nicolas Hulot, ministre de l’Environnement d’Emmanuel Macron, Ségolène Royal y voit «un aspect positif et un aspect négatif: l’aspect positif, c’est l’électrochoc. Ç’a tiré le signal d’alarme en disant que ça ne va pas assez vite, ça ne va pas assez fort. L’aspect négatif, c’est de laisser croire qu’il n’y a rien à faire», une idée qu’elle n’accepte pas.

«Jamais ça ne me serait venu à l’idée de lâcher (quand j’étais ministre de l’Environnement), même quand c’était très, très dur», affirme-t-elle avec conviction.

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