Six mois après la mort de George Floyd: les choses ont-elles évoluées?

Des membres de la communauté noire du Québec se réjouissent d’une part, de l’élan de solidarité de la population face à l’injustice raciale, et se désole d’autre part du refus du premier ministre François Legault à nommer clairement le problème de racisme systémique. 

George Floyd est mort le 25 mai. Six mois plus tard, peut-on parler d’une évolution? Un tour de la question avec cinq acteurs de changement de la communauté noire.

Will Prosper, documentariste, militant des droits civiques et ancien policier de la Gendarmerie royale du Canada (GRC)

Will Prosper remarque que plusieurs personnes ont évolué. «Je sens qu’on progresse en tant que société, dit-il. Quand je regarde des personnalités très connues qui font une sortie publique comme Patrick Lagacé et Véronique Cloutier, ça démontre un cheminement.»

D’un autre côté, la mairesse de Montréal a augmenté le budget de la police, déplore l’ancien policier, alors que la ville de Calgary appuie l’idée de rediriger une partie de son financement vers des services sociaux. «D’autant plus que Montréal figure au 97e rang de l’indice de gravité de la criminalité (loin derrière Saskatoon, qui se classe cinquième selon les dernières données de Statistique Canada)», ajoute-t-il. 

Il laisse entendre que cet exemple, ainsi que le refus du premier ministre François Legault, de nommer le problème de racisme systémique, est le «signe qu’on accorde très peu de valeur à l’opinion des Noirs». 

Il questionne que l’on puisse continuer d’utiliser des mots dégradants alors qu’il est possible d’arrêter de le faire pour d’autres groupes.

Il fait le parallèle avec le mot «esquimau» (eskimo en anglais), qui a été retiré du nom de l’équipe de hockey d’Edmonton. 

Il ne comprend pas pourquoi la demande est perçue différemment lorsqu’elle vient des Noirs. 

Stéphanie Germain, coorganisatrice de la manifestation montréalaise à la mémoire de George Floyd et intervenante jeunesse 

Il y avait une foule unie composée de personnes de toutes les couleurs, de tous les âges et de toutes les cultures lors de la première manifestation qui a eu lieu le 31 mai, se remémore Stéphanie Germain. 

Elle constate que depuis, les gens sont plus ouverts à la discussion. «Avant on parlait de racisme entre nous alors que maintenant ceux qui se disent alliés font aussi partie de la conversation», observe-t-elle.

Mme Germain pense qu’il est important de comprendre que ce sujet ne concerne pas juste les Noirs ou les Autochtones, mais tout le monde. 

L’intervenante jeunesse insiste pour dire qu’on devrait combattre le racisme comme on cherche à contrer l’intimidation dans les écoles. C’est seulement quand le gouvernement a reconnu l’enjeu, adopté des projets de loi en ce sens et alloué un budget pour lutter contre ce phénomène le problème a été pris au sérieux, avance-t-elle. 

«Mettre fin aux inégalités raciales doit devenir un projet de société», martèle la jeune femme. 

Elle souhaite aussi que le premier ministre François Legault admette que le racisme systémique existe. 

Miryam Charles, réalisatrice

Pour Miryam il y a eu un «avant et un après» la mort de George Floyd. Celle qui osait moins exprimer son opinion à voix haute a choisi d’extérioriser sa pensée dorénavant.  

«C’est trop important, il faut sonner l’alarme, il faut préserver notre dignité», dit-elle.

Si elle admet que l’actualité récente l’a découragée par moment, le climat actuel lui a également donné un regain de force. 

Son avis sur le vent de changement qui secoue le monde du divertissement, de la publicité et des magazines, qui semble subitement s’intéresser aux personnes issues de la diversité est prudent. 

«Il y a beaucoup de choses qui sont maladroites», admet-elle. Elle pense tout de même qu’il y a des gens qui désirent faire un effort pour donner plus de place aux personnes racisées.  

«Si on profite de ces occasions qui nous sont offertes et qu’on fait bien le travail, ce sera la preuve qu’on est bon et talentueux», s’exclame la réalisatrice, qui de son propre aveu, connait une année de feu. 

Stella Adjoké, auteure et conférencière

«J’ai noté de l’empathie de la part des citoyens, confesse Stella Adojé. Je crois qu’ils sont prêts à passer à l’action pour changer les choses, mais il y a un décalage entre la population et les institutions», dit-elle. 

Comme Stéphanie Germain et Will Prosper, elle se questionne sur le refus du premier ministre à parler de racisme systémique alors que des rapports dénoncent des actions comme le profilage et reconnaissent le terme. 

«Ce déni est violent surtout que notre voix semble plus forte. C’est comme si on n’était pas considéré. Pour passer à l’action, ça prend également le support des gouvernements», soutient-elle. 

Mme Adjoké a aussi fait des études en travail social. Elle a travaillé dans différents milieux: les écoles; les centres communautaires; et à la Direction de la protection de la jeunesse. 

Elle a été témoin de situations de profilage à maintes occasions et se dit inquiète pour la jeunesse. «C’est comme si on n’avait pas de plan de société et qu’on ne voulait pas regarder vers l’avenir. On met plutôt des pansements sur tous les problèmes», juge-t-elle. 

Lydie Dubuisson, dramaturge et assistante à la direction artistique du Black Theatre Workshop

Lydie Dubuisson n’a plus envie d’expliquer les choses. Elle laisse plutôt son travail parler de lui-même. C’est sa façon de revendiquer, de bâtir des ponts, sa façon à elle de contribuer à la société québécoise, explique-t-elle en entrevue. 

Son rôle dans le milieu culturel est notamment d’offrir une plus large place à la femme noire, de la mettre de l’avant, décrit-elle. 

En ce moment c’est difficile de nommer cinq comédiennes noires et québécoises, explique-t-elle, mais c’est une situation qu’elle veut voir changer. 

L’élan de solidarité pour l’égalité raciale observé depuis la fin du mois de mai est sans précédent note, Mme Dubuisson. 

«Ce qui m’a le plus touché c’était de voir tous ces gens marcher ensemble. C’était un visuel fort et ça a lancé un message fort!», dit la femme de 40 ans. 

«Je n’ai pas l’impression d’avoir vu ça en grandissant et je te parle à titre de femme née ici, au Québec en 1980.» 

«Il y a eu une révolution dans les années 70. Notre génération a besoin de vivre sa propre révolution», conclut-elle. 

Ce reportage a été préparé dans le cadre du programme de Bourses Facebook et La Presse Canadienne pour les nouvelles.

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