Tuerie en N.-É.: les avocats des victimes blâment la GRC pour les échecs systémiques

HALIFAX — La GRC doit être tenue responsable des erreurs commises en avril 2020, en Nouvelle-Écosse, par des forces policières qui n’ont pas réussi à empêcher un homme armé de tuer 22 personnes au cours d’un déchaînement de 13 heures, ont soutenu mardi les avocats des familles.

Les avocats représentant la plupart des victimes ont présenté leurs conclusions orales finales à la commission d’enquête, qui avait amorcé ses audiences publiques en février. 

L’enquête fédérale-provinciale ne peut porter de blâmes ni conclure à une responsabilité criminelle ou civile. Par contre, la commission publiera des recommandations non contraignantes, d’ici le 31 mars, pour éviter que de telles tragédies ne se reproduisent.

«Ce n’est pas le moment d’hésiter à attribuer des responsabilités, de peur que cela puisse avoir l’air d’un blâme, a soutenu mardi Me Sandra McCulloch, dont le cabinet représente la majorité des familles des victimes. Nos clients ont droit à une évaluation franche et honnête de ce qui n’a pas fonctionné.»

«Échec généralisé»

Me McCulloch a soutenu mardi que les preuves montrent que la Gendarmerie royale du Canada (GRC) n’était pas préparée à ce qui s’est passé le soir du 18 avril 2020, lorsqu’un homme déguisé en policier et conduisant une réplique d’autopatrouille a commencé à tuer des voisins et des étrangers en milieu rural, à Portapique.

L’enquête a appris que Gabriel Wortman, un denturologiste de 51 ans, de Dartmouth, a pu échapper à la police et tué neuf autres personnes le lendemain matin, avant d’être abattu par deux policiers de la GRC qui l’ont repéré dans une station-service au nord de Halifax.

«La (GRC) n’était pas préparée, ainsi que ses membres, à un événement d’une telle envergure et nous avons observé une incapacité généralisée à sortir des sentiers battus, avec des conséquences tragiques, a soutenu Me McCulloch.

«Nos clients affirment que cet échec généralisé de préparation a conduit à une foule d’erreurs fondamentales. Ce ne sont pas des erreurs à camoufler derrière un manque de financement ou en prétextant un événement sans précédent (…) Ce sont, aux yeux de nos clients, des erreurs élémentaires qui ont contribué au caractère inédit de l’événement.»

L’avocate Tara Miller, dont le cabinet représente le parent d’une autre victime, Kristen Beaton, qui était enceinte lorsqu’elle a été assassinée, a déclaré de son côté que la confiance du public dans les forces de l’ordre avait été ébranlée par «une suite d’échecs, d’erreurs et de faux pas de la GRC».

Des signes avant-coureurs?

Me McCulloch a souligné que la GRC n’avait pas su reconnaître, avant la tuerie, des événements troublants qui auraient dû signaler Wortman comme un individu préoccupant. Entre autres choses, l’enquête a appris qu’il avait menacé de tuer ses parents en 2010 et dit à quelqu’un qu’il voulait «tuer un flic» en 2011.

Une femme a aussi déclaré à la commission qu’elle avait appris d’un témoin oculaire que Wortman avait étouffé sa conjointe en 2013. Brenda Forbes a déclaré qu’elle en avait parlé à deux policiers, mais que rien n’avait été fait.

«Que ce soit parce qu’il s’agissait d’un homme blanc riche, qui s’est habilement présenté comme pro-police (…) ou que la GRC (…) n’a tout simplement pas pris le temps de noter et d’enquêter sur ces drapeaux rouges, le résultat est le même», a soutenu Me McCullogh. 

L’avocate plaide que la GRC ne disposait pas de certaines ressources de base, et qu’elle n’avait pas utilisé correctement, par ailleurs, les ressources dont elle disposait. Elle a ainsi souligné à la commission que l’hélicoptère de la GRC n’était pas disponible ces jours-là et que les officiers supérieurs ne pouvaient pas accéder à la technologie de cartographie pour suivre les déplacements du tueur.

Me McCullogh conclut que la GRC était fondamentalement mal préparée, mal entraînée et mal équipée pour une tuerie majeure à l’extérieur.

Mauvaises communications

L’avocate a également évoqué les failles dans les stratégies de communication publique de la GRC. Elle a notamment cité le fait que la police fédérale avait attendu jusqu’à 10 h 17 le dimanche matin, au lendemain du début de la tuerie, pour avertir la population que le tueur se déplaçait dans une réplique d’autopatrouille.

On a appris à l’enquête que la GRC avait utilisé Twitter pour avertir la population qu’un tueur était en liberté une dizaine d’heures après le début de la tuerie à Portapique samedi soir. De plus, l’enquête a appris que la GRC avait initialement écarté l’utilisation du système «En alerte» pour envoyer des avertissements intrusifs à la plupart des radios, téléviseurs et téléphones portables, même s’ils avaient été encouragés à utiliser ce système des années plus tôt.

Sur un autre front, Me Miller a cité des preuves montrant que la GRC avait obtenu une photo de la réplique d’autopatrouille du tueur à 8 h le dimanche matin, mais il leur a fallu plus de deux heures pour relayer cette information critique sur Twitter.

Kristen Beaton a été assassinée un peu après 10 h ce matin-là; le tweet de la GRC sur la réplique d’autopatrouille a été transmis à 10 h 17.

L’avocat Josh Bryson, qui représente les proches des victimes Peter et Joy Bond, a estimé quant à lui que la chaîne de commandement de la GRC était «lourde», car les décisions concernant les ressources supplémentaires nécessitaient plusieurs niveaux de bureaucratie. Il a indiqué que selon ses clients, la GRC a mis trop de temps avant de mettre en place une structure de commandement en cas d’incident majeur.

Quatre à cinq verres de rhum

Me Bryson a aussi noté qu’un policier de la GRC qui n’était pas en service, le sergent Andy O’Brien, donnait des ordres par radio bidirectionnelle dans la nuit du 18 avril 2020, même s’«il n’était pas en mesure de prendre des décisions» et qu’il avait consommé quatre à cinq verres de rhum plus tôt dans la soirée.

Me McCulloch a également cité des manquements à la collecte de preuves, des retards dans la notification aux proches des victimes et des protestations qui ont éclaté lorsque certains policiers de la GRC appelés à témoigner avant l’enquête ont été exemptés de contre-interrogatoire direct.

Elle a aussi indiqué aux trois commissaires que des proches des victimes s’étaient sentis écartés par des décisions de la commission. «Pour beaucoup, leur confiance dans ce processus a diminué, voire est perdue, a déclaré Me McCulloch. Ils ont besoin de savoir qu’ils ont été entendus.»

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