Tuerie en Nouvelle-Écosse: qui sont les «collectionneurs d’injustices»?

HALIFAX — Plus de sept semaines après qu’un homme déguisé en gendarme eut tué 22 personnes en Nouvelle-Écosse, la GRC a enfin fait allusion à ce qui pourrait avoir motivé l’une des pires tueries de l’histoire du Canada.

La semaine dernière, le surintendant de la GRC Darren Campbell a déclaré lors d’une rencontre d’information qu’une analyse comportementale du tueur avait déterminé qu’il était un «collectionneur d’injustices» — un terme bien connu des criminologues.

Mais que signifie vraiment cette description? Et qu’est-ce que cela nous apprend sur le denturologiste de 51 ans responsable de tant de carnage et de chaos?

«C’est une façon de voir le monde», explique Tracy Vaillancourt, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en santé mentale et en prévention de la violence en milieu scolaire à l’Université d’Ottawa.

Le terme a été inventé par Mary Ellen O’Toole, une ancienne profileuse du FBI qui est maintenant directrice du département de médecine légale à l’Université George Mason, en Virginie.

Michael Arntfield, professeur et criminologue à l’Université Western de London, en Ontario, affirme que les collectionneurs d’injustices sont, en grande partie, des hommes d’âge moyen qui ont compilé un inventaire de toutes les offenses à leur endroit perçues au cours de leur vie.

«Les collectionneurs d’injustice ont une interprétation négative ou contradictoire de chaque rencontre, dit-il. C’est leur réglage par défaut.»

Ils peuvent nourrir des rancunes pendant des années. Ils se sentent souvent trompés ou ont l’impression qu’on leur manque de respect, même s’il n’y a aucune preuve à l’appui de ces croyances. Et ces pensées négatives sont souvent coincées dans une boucle sans fin.

Mme Vaillancourt préfère le terme «rumination de colère».

«Cela crée un cerveau sensible aux menaces qui est toujours à la recherche de preuves pour confirmer que le monde est contre eux», explique-t-elle.

«Ils se construisent un récit interne disant: « Ces gens sont des imbéciles. Ces gens sont mauvais. Ils méritent ce qui leur arrive. » Ils deviennent insensibles à la souffrance de leurs victimes.»

Les déclarations des témoins, les documents et les révélations de la police confirment que le tueur, Gabriel Wortman, présentait bon nombre de ces traits — mais pas tout le temps.

Selon les archives judiciaires, sa relation avec un oncle s’était détériorée en juillet 2015 après que Wortman eut perdu une bataille juridique impliquant une propriété partagée à Portapique, en Nouvelle-Écosse, la minuscule communauté où il a commencé sa cavale meurtrière dans la nuit du 18 avril.

Un voisin de longue date, John Hudson, a raconté que le tueur avait tenu à brûler l’ancienne maison de son oncle cette nuit-là, même s’il avait déménagé il y a des années. Parmi les premières victimes de Gabriel Wortman se trouvait Lisa McCully, une enseignante de 49 ans, qui avait acheté l’ancienne maison de l’oncle.

«Cela n’avait rien à voir avec Lisa, a spéculé M. Hudson dans une entrevue en avril. Il ne pensait pas à elle. Il pensait aux problèmes qu’il avait avec son oncle.»

M. Hudson a également rappelé à quel point Wortman était perturbé par la maçonnerie de la maison en bois rond d’un voisin, qui ressemblait au style de sa propre maison.

«Il me disait: « Ils viennent de déshonorer cet endroit. » Il pensait qu’ils le copiaient. Il s’inquiétait de ces choses.»

M. Arntfield, un consultant spécialisé dans la violence au travail et ancien détective de la police, dit que l’accent mis sur les petites doléances s’inscrit dans la collecte d’injustices.

«Au cours de leur vie, (ces injustices perçues) atteignent une masse critique, et certains agissent», explique-t-il.

Gabriel Wortman a tué 13 personnes à Portapique avant d’en tuer neuf autres le lendemain dans plusieurs collectivités du nord et du centre de la Nouvelle-Écosse. Il a été abattu par un agent dans une station-service à Enfield, en Nouvelle-Écosse.

La GRC a déclaré que les victimes du tueur entraient dans l’une de trois catégories.

«Certains destinataires de sa colère ont été ciblés pour des injustices perçues de son passé, d’autres étaient des cibles réactives de sa rage et d’autres étaient des cibles aléatoires», a déclaré M. Campbell lors d’une séance d’information de la GRC, jeudi dernier.

Dans un document de police utilisé pour obtenir un mandat de perquisition, un témoin a décrit Wortman comme un psychopathe intelligent qui a été maltraité dans son enfance et qui était paranoïaque à propos de la pandémie de COVID-19.

Cependant, même si Wortman avait régulièrement des démêlés avec des voisins, des policiers et d’autres personnes en situation d’autorité, ces types d’interactions ne sont pas des prédicteurs fiables de comportements violents, précise Mme Vaillancourt.

«Il y a beaucoup de gens qui sont des collectionneurs d’injustices, dit-elle. Votre voisin pourrait en être un. Votre mère pourrait en être une. Il y a beaucoup de gens qui voient le monde de cette façon et qui ne se déchaînent pas pour autant.»