Ukraine: après Marioupol, au tour de Sievierodonetsk?

KRAMATORSK, Ukraine — Les troupes russes ont poussé plus loin leur combat dans une ville clé de l’est de l’Ukraine et ont combattu rue par rue avec les forces de Kyiv lundi dans une bataille qui, selon le maire, a laissé la ville en ruines et chassé des dizaines de milliers de personnes de leurs maisons.

Les analystes militaires ont décrit la lutte pour Sievierodonetsk comme faisant partie d’une course contre la montre pour le Kremlin. La ville est la clé des efforts russes pour achever rapidement la prise de la région industrielle orientale du Donbass — avant que davantage d’armes occidentales n’arrivent pour renforcer la défense de l’Ukraine.

Les armes de l’Occident ont déjà aidé les forces de Kyiv à contrecarrer une avancée russe sur la capitale dans les premières semaines de la guerre. Cet échec a forcé Moscou à se retirer, à se regrouper et à poursuivre l’objectif plus limité de s’emparer du Donbass, où les séparatistes soutenus par Moscou détenaient déjà des pans de territoire et combattaient les troupes ukrainiennes depuis huit ans.

«Le Kremlin a estimé qu’il ne pouvait pas se permettre de perdre du temps et devrait utiliser la dernière chance d’étendre le territoire contrôlé par les séparatistes, car l’arrivée d’armes occidentales en Ukraine pourrait rendre cela impossible», a expliqué l’analyste militaire ukrainien Oleh Zhdanov.

Mais, dans un revers potentiel pour l’Ukraine, le président américain Joe Biden a semblé rejeter les informations selon lesquelles les États-Unis envisageaient d’envoyer des systèmes de fusées à longue portée dans le pays.

Sievierodonetsk «en ruines»

L’attention russe sur Sievierodonetsk a déjà laissé la ville «complètement en ruines», selon le maire Oleksandr Striuk. Les barrages d’artillerie ont détruit des infrastructures essentielles et endommagé 90 % des bâtiments. L’électricité et les communications ont été largement coupées dans une ville qui abritait autrefois 100 000 personnes.

«Le nombre de victimes augmente d’heure en heure, mais nous sommes incapables de compter les morts et les blessés au milieu des combats de rue», a indiqué M. Striuk à l’Associated Press lors d’un entretien téléphonique, ajoutant que les troupes de Moscou avaient avancé de quelques pâtés de maisons vers le centre-ville.

Selon le maire, il ne reste qu’environ 12 000 à 13 000 habitants, s’abritant dans des sous-sols et des bunkers pour échapper aux bombardements russes — une situation qui rappelle le siège de Marioupol qui avait piégé ses habitants et a entraîné certaines des pires souffrances de la guerre.

M. Striuk a estimé que 1 500 civils sont morts dans sa ville depuis le début de la guerre, à cause des attaques russes et aussi en raison des conditions désastreuses, notamment le manque de médicaments ou de soins médicaux. On craint plus de 20 000 morts à Marioupol.

Un journaliste français de 32 ans, Frédéric Leclerc-Imhoff, est mort lundi près de Sievierodonetsk lorsqu’il a été touché par des éclats d’obus alors qu’il couvrait les Ukrainiens évacuant la zone, selon son employeur, la chaîne française BFMTV.

Le contrôle du Donbass

Pendant ce temps, l’armée ukrainienne a déclaré que les forces russes avaient renforcé leurs positions à la périphérie nord-est et sud-est de Sievierodonetsk, à 145 kilomètres au sud de la frontière russe dans une zone qui est la dernière poche de contrôle du gouvernement ukrainien dans Louhansk.

Le gouverneur de Louhansk, Serhiy Haidai, a indiqué que les Russes poussaient également vers Lyssytchansk, à proximité. Outre le journaliste, deux civils ont été tués et cinq autres blessés lors du dernier bombardement russe, a-t-il précisé.

L’avancée russe à Sievierodonetsk et Lyssytchansk de part et d’autre du Donets, une rivière stratégiquement importante, fait partie d’une poussée totale, a précisé l’analyste Zhdanov.

L’intensité des derniers combats et le fait que la Russie a envoyé des troupes de son Extrême-Orient ont surpris les Ukrainiens, qui tentent de tenir jusqu’à ce que davantage d’armes puissent arriver, selon M. Zhdanov.

«L’armée ukrainienne ne peut pas se permettre de perdre autant de soldats que les Russes, a indiqué M. Zhdanov. Les Ukrainiens espèrent que la Russie s’essoufflera bientôt.»

Livraison d’armes ralentie

Les Russes profitent de la lenteur de la livraison d’armes supplémentaires et compensent les difficultés rencontrées par leurs forces au début de la guerre, selon Mykola Sunhurovskyi, expert militaire au centre Razoumkov, un groupe de réflexion à Kyiv.

«La Russie a clairement essayé de se venger de ses échecs passés en Ukraine et d’atteindre au moins certains de ses objectifs», a dit M. Sunhurovskyi.

Lundi, le président Biden a déclaré aux journalistes à l’extérieur de la Maison-Blanche qu’il n’était pas prévu que les États-Unis envoient des systèmes de roquettes à longue portée en Ukraine, alors que des informations indiquent que cette décision est envisagée.

Dmitri Medvedev, le chef adjoint du Conseil de sécurité russe, a dit qu’il s’agissait d’une décision «raisonnable».

Il a souligné que «sinon, si nos villes étaient attaquées, les forces armées russes exécuteraient leur menace et frapperaient les centres où de telles décisions criminelles sont prises».

M. Medvedev a ajouté que «certains d’entre eux ne sont pas à Kyiv».

La pression russe s’est également poursuivie dans le sud, lundi. Le porte-parole du ministère russe de la Défense, le général Igor Konashenkov, a annoncé qu’une frappe d’artillerie sur un chantier naval dans le port sud de Mykolaïv avait détruit des véhicules blindés ukrainiens stationnés là-bas.

Céréales et approvisionnement alimentaire

Dans la région de Kherson, le chef adjoint de l’administration régionale installé en Russie, Kirill Stremousov, a précisé à l’agence de presse d’État russe Tass que les céréales de la récolte de l’année dernière étaient livrées aux acheteurs russes, ajoutant que «de toute évidence, il y a beaucoup de céréales ici». 

L’Ukraine a accusé la Russie de piller les céréales des territoires détenus par ses forces et les États-Unis ont allégué que Moscou mettait en péril l’approvisionnement alimentaire mondial en empêchant l’Ukraine d’exporter sa récolte.

La Russie, quant à elle, a pressé l’Occident de lever les sanctions contre elle alors qu’elle cherche à rejeter la responsabilité de la crise alimentaire croissante — qui a entraîné une flambée des prix en Afrique.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a exhorté la France à ne pas succomber à un tel «chantage» lors d’une rencontre lundi avec la ministre française des Affaires étrangères Catherine Colonna.

M. Zelensky a en fait demandé à l’Union européenne de renforcer ses sanctions contre la Russie, en particulier sur son secteur lucratif de l’énergie. Il devait s’adresser à un rassemblement de dirigeants européens qui se demandent s’il faut cibler le pétrole russe dans une nouvelle série de sanctions.