Un décès près de la frontière met en évidence le besoin de voies de migration sûres

MONTRÉAL — Le décès récent d’un homme de Montréal après une hypothermie probable alors qu’il tentait de passer aux États-Unis révèle les dangers des passages frontaliers irréguliers, dont l’utilisation semble en hausse des deux côtés de la frontière canado-américaine.

Le corps de Fritznel Richard, 44 ans, a été retrouvé la semaine dernière dans une zone boisée au sud de Montréal ; il avait tenté de rejoindre sa famille aux États-Unis, a indiqué la Sûreté du Québec. Les experts disent que sa mort montre la nécessité pour les autorités canadiennes et américaines de supprimer les obstacles réglementaires à la migration afin que les gens n’aient pas besoin d’utiliser des passages irréguliers.

La pauvreté, l’instabilité économique et les perturbations dues aux changements climatiques poussent un nombre croissant de personnes à rechercher la sécurité dans des endroits comme le Canada et les États-Unis, souligne France-Isabelle Langlois de la division francophone d’Amnistie internationale Canada.

«Cette montée des inégalités entre le Nord et le Sud entraîne une montée de l’insécurité, de la violence — cela signifie que les gens sont plus poussés à trouver un endroit où leur avenir et celui de leurs enfants seront meilleurs», précise-t-elle lors d’un récent entretien téléphonique.

La plupart des personnes qui traversent la frontière canado-américaine à des points non officiels, comme le chemin Roxham au sud de Montréal, se dirigent vers le nord pour demander l’asile parce que le Canada est considéré comme plus accueillant pour les immigrants que les États-Unis, rappelle-t-elle. Cependant, le plus petit nombre se dirigeant vers le sud doit emprunter des routes plus «périlleuses», car, contrairement au chemin Roxham, il n’y a pas de point de passage irrégulier facile d’accès depuis le Canada.

Entre janvier et novembre de l’année dernière, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) a intercepté près de 34 800 personnes qui tentaient de pénétrer au Canada depuis les États-Unis entre les points d’entrée officiels. En revanche, le nombre total d’interceptions en 2021 était de 4246, lorsque la pandémie de COVID-19 a entraîné la fermeture du chemin Roxham, un lieu de passage non officiel populaire pour les personnes évitant d’être assujetties à l’Entente entre le Canada et les États-Unis sur les tiers pays sûrs. 

Cet accord oblige les demandeurs d’asile à déposer leur demande dans le premier pays «sûr» qu’ils atteignent. En pratique, cela signifie que les agents frontaliers au Canada refoulent les demandeurs d’asile potentiels qui se présentent aux points de contrôle officiels depuis les États-Unis.

Les autorités, cependant, ne sont pas tenues de refouler les demandeurs d’asile qui traversent irrégulièrement à des endroits tels que le chemin Roxham.

Alors que des dizaines de milliers de réfugiés potentiels tentent de se rendre au Canada, des données anecdotiques provenant des États-Unis suggèrent qu’un nombre plus petit, mais croissant de personnes tentent de traverser dans l’autre sens.

L’agent principal de patrouille du secteur de Swanton, qui couvre le Vermont, le New Hampshire et l’est de New York, a écrit sur Twitter fin décembre que la patrouille frontalière avait rencontré plus de migrants irréguliers au cours des trois derniers mois que dans toute l’année précédente.

Les personnes interceptées en décembre, selon l’agence, comprenaient une famille et trois jeunes enfants du Mexique tentant de traverser une zone boisée à des températures proches du point de congélation, et un citoyen haïtien qui s’est effondré à cause de l’hypothermie à la suite d’une traversée à North Troy, dans le Vermont.

Frantz André, porte-parole d’un groupe montréalais d’aide aux sans-papiers, dit connaître 10 personnes ou familles au cours de la dernière année qui ont tenté de traverser la frontière vers les États-Unis.

Il précise que la hausse du coût de la vie à Montréal, la pénurie d’avocats en immigration pour aider les demandeurs d’asile dans leurs dossiers et la difficulté à obtenir des permis de travail en temps opportun sont quelques-unes des raisons pour lesquelles les gens choisissent de partir.

L’histoire de M. Richard, dit-il, illustre ce problème.

M. Richard était originaire d’Haïti, rappelle M. André, et il était venu au Canada lors d’un voyage qui comprenait des arrêts au Brésil et aux États-Unis avant de traverser au chemin Roxham. Cependant, des difficultés à obtenir un permis de travail et un coût de la vie élevé l’ont poussé à retourner aux États-Unis, où sa femme s’était déjà rendue.

Lorsqu’il est décédé fin décembre, il avait tenté de retrouver aux États-Unis sa femme et son fils de 19 mois, ainsi qu’un fils de 11 ans qui est encore en Haïti, explique M. André, qui aide la famille à organiser des funérailles.

«Il est venu ici pour chercher de l’aide, essayer de se lancer dans une nouvelle vie, et il pensait que le Canada aurait été sa nouvelle maison», souligne-t-il.

Évaluer les risques 

Julie Young, professeure de géographie et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’étude critique des frontières à l’Université de Lethbridge, affirme que l’augmentation des passages irréguliers survient alors que les États-Unis et le Canada ont mis en place des mesures pour rendre de plus en plus difficile la migration légale et en toute sécurité.

Plutôt que d’endiguer le flux migratoire, les politiques d’immigration restrictives peuvent conduire les gens directement entre les mains des passeurs, ou les pousser à traverser dans des endroits dangereux et plus éloignés, selon Mme Young. 

«Si vous êtes désespéré de traverser la frontière et d’essayer de trouver la sécurité pour vous et votre famille, vous n’avez peut-être pas une idée des risques potentiels et les risques peuvent sembler en valoir la peine», indique-t-elle.

Mmes Young, Langlois et M. André affirment tous croire que la seule façon de prévenir les décès est de fournir des voies de migration plus sûres et légales, notamment en suspendant ou en révisant l’Entente sur les tiers pays sûrs.

À long terme, précise Mme Langlois, il appartient également à chacun de travailler pour réduire l’inégalité et l’insécurité mondiales qui poussent les gens à migrer en premier lieu.

Tous trois conviennent que la criminalisation des demandeurs d’asile ou la mise en place de règles pour empêcher leur arrivée ont peu de chances de fonctionner.

«Si quelqu’un est prêt à tenter sa chance pour se mettre en sécurité, même si sa vie en jeu, c’est parce qu’il n’a plus rien à perdre», conclut Mme Langlois.

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